En une décennie, la part des jeunes Chinoises ne souhaitant pas avoir d’enfants est passée de 6 % à 47 %. Les démographes parlent d’une « rupture » et débattent de ce qui l’a provoquée.
En 2023, près de la moitié des Chinoises âgées de 18 à 24 ans déclaraient ne pas vouloir d’enfants du tout. Dix ans plus tôt, elles n’étaient qu’environ six sur cent à répondre ainsi. Ces données proviennent d’un document de travail de 2026, « The Rise of Zero Fertility Desire in China », rédigé par un chercheur affilié à l’université Brown et publié pour l’instant sous forme de prépublication (Research Square / ResearchGate). L’auteur s’appuie sur six vagues de l’Enquête sociale générale chinoise (China General Social Survey, CGSS) couvrant la période 2012-2023. Une mise en garde importante pour le lecteur : l’étude n’a pas encore été évaluée par les pairs, et il ne s’agit pas de l’absence d’enfants en tant que fait, mais d’un désir déclaré — de la manière dont les jeunes répondent à la question de la parentalité. L’auteur souligne lui-même cette distinction : ne pas avoir d’enfants en raison des circonstances est une chose ; rejeter sciemment l’idée même de devenir parent en est une autre.

Ce que montrent les données
Parmi l’ensemble des jeunes de 18 à 24 ans, la part de ceux qui ne veulent pas d’enfants est passée de 5,17 % en 2012 à 8,65 % en 2018, 15,06 % en 2021 et 32,22 % en 2023. Autrement dit, l’indicateur a environ triplé au cours des années 2010, puis doublé de nouveau en l’espace de deux années post-pandémiques.
Mais derrière cette courbe moyenne se cache une fracture entre les sexes bien plus marquée. Côté femmes : 5,94 % (2012) → 6,87 % (2017) → 11,43 % (2018) → 21,72 % (2021) → 46,84 % (2023). Côté hommes, l’évolution est nettement plus modérée : 4,19 % → 5,58 % → 6,87 % → 9,71 % → 18,73 %.
L’étude distingue deux périodes. Jusqu’en 2018, les taux se maintenaient autour de 5 % ou en deçà : le désir d’enfant restait quasi universel. Puis survient la « rupture » : de 2018 à 2023, la courbe s’envole, et surtout chez les femmes. Alors qu’en 2012 hommes et femmes répondaient de façon à peu près identique, l’écart atteint 12 points de pourcentage en 2021, et les jeunes femmes deviennent plus de deux fois plus nombreuses que les hommes à déclarer ne pas vouloir d’enfants. En 2023, le rapport approche du facteur deux et demi : environ 47 % contre près de 19 %.
L’analyse de régression apporte un autre enseignement de poids : le sexe s’avère le prédicteur le plus constant du « désir zéro » — davantage que le niveau d’études. Par ailleurs, les femmes diplômées du supérieur renoncent à la parentalité plus souvent que leurs homologues sans diplôme, tandis que l’écart entre ville et campagne n’est, chez les femmes, pas statistiquement significatif.
Pourquoi précisément l’Asie de l’Est
La Chine ne fait pas exception. La fécondité très basse et le désintérêt croissant pour la parentalité caractérisent toute l’Asie de l’Est : Corée du Sud, Japon, Taïwan, et se manifestent peu à peu en Thaïlande et aux Philippines. Plusieurs explications sont avancées, et il convient de distinguer les hypothèses des faits établis.
L’une des interprétations discutées est celle de la « modernisation comprimée ». Selon elle, en Asie de l’Est, l’émancipation des femmes vis-à-vis de l’ordre patriarcal s’est produite extrêmement vite, parfois en l’espace d’une seule génération, là où, en Occident, ce processus s’est étalé sur des siècles. L’accès des femmes à l’éducation et aux carrières a bondi, mais les attentes sociales — charge domestique, rôle de la « bonne épouse et mère », pression familiale — n’ont pas suivi. Le décalage ainsi créé entre des possibilités nouvelles et des exigences anciennes pousse de nombreuses femmes à renoncer à la maternité. Cette explication paraît cohérente, mais demeure une hypothèse et non une cause démontrée.
Parallèlement agissent des facteurs structurels parfaitement mesurables. La culture du surtravail (le tristement célèbre régime « 996 » — de 9 heures à 21 heures, six jours sur sept) se concilie mal avec l’éducation d’un enfant. Le coût du logement dans les grandes villes et les dépenses d’éducation font de l’enfant un projet onéreux. Sur le marché du travail persiste une discrimination envers les femmes ayant des « responsabilités familiales » — les employeurs anticipant souvent le risque d’un congé maternité. Ajoutons les coûts matrimoniaux traditionnels (dot versée à la fiancée, attente que le futur époux dispose de son propre logement) et l’incertitude post-pandémique, et le bond brutal de 2021-2023 cesse de relever de l’énigme.
Le piège démographique : moins de désir et un marché déséquilibré
Ce basculement se superpose à un déséquilibre des sexes hérité du passé. Des décennies de politique de l’enfant unique, conjuguées à la préférence pour les garçons, ont entraîné une distorsion du rapport de masculinité à la naissance : à son pic, il atteignait 118 à 121 garçons pour 100 filles (et près de 130 dans certaines provinces), contre une norme mondiale de l’ordre de 105. Résultat : des millions d’hommes « en surnombre », que le langage courant chinois désigne par guanggun, les « branches nues ». Les estimations varient, mais on parle d’environ 30 millions d’hommes en âge de se marier qui pourraient ne pas trouver de partenaire ; selon certains calculs, plus de 10 % des hommes nés après 1980 risquent de ne jamais se marier.
Pourquoi c’est de la géopolitique, et pas seulement de la sociologie
L’indice de fécondité de la Chine avoisine 1,3, nettement en dessous du seuil de simple renouvellement ; la population décroît déjà et la part des personnes âgées augmente. Les autorités ont déployé une politique nataliste — de l’assouplissement des restrictions aux incitations directes. Mais si ces mesures visent celles et ceux qui voudraient des enfants tout en se heurtant à des obstacles (logement, argent, crèches), elles restent presque sans effet là où c’est le désir lui-même qui s’éteint. Or c’est précisément cette composante qui, à en croire les données, progresse le plus vite.
Le déclin et le vieillissement de la population touchent directement le marché du travail, la charge des retraites, la demande des consommateurs et, à long terme, le poids économique et stratégique du pays. À cet égard, l’Asie de l’Est fait figure d’indicateur avancé : la Corée du Sud à la fécondité record de faiblesse, le Japon vieillissant, Taïwan. La Chine suit la même trajectoire, mais à une échelle sans commune mesure.