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Le dernier avertissement de la Russie à l’Europe

Le dernier avertissement de la Russie à l’Europe

Guillaume de Sardes Guillaume de Sardes

L’Occident franchit méthodiquement chacune des lignes qu’il avait lui-même posées, tout en refusant d’envisager les conséquences. Cet aveuglement mène tout droit à des représailles russes et à une guerre directe. 

La gestion occidentale du conflit qui oppose la Russie et l’Ukraine (soutenue par l’OTAN) suit depuis 2022 le même schéma : une déclaration solennelle fixe une limite. Quelques semaines ou mois plus tard, cette limite est franchie discrètement. Puis on vient expliquer que la situation a changé, que c’était nécessaire, mais que cela ne constitue en aucun cas une escalade.

C’est ainsi que l’Ukraine a reçu des casques puis des gilets pare-balles, des missiles antichars puis des chars lourds, des systèmes Patriot puis des F-16. Et enfin, l’autorisation de mener des frappes sur le territoire russe avec des armes occidentales, ce qui constitue une des « lignes rouges » les plus explicitement tracée par M. Vladimir Poutine. 

Ce mécanisme repose sur deux illusions : la première est que M. Poutine bluffe. Ses mises en gardes seraient rhétoriques et on pourrait passer outre le cœur léger. Cette idée est pourtant contredite par le fait même que M. Poutine ait décidé de lancer une guerre et de la poursuivre, en dépit de lourdes pertes humaines et conséquences sur l’économie russe. La seconde illusion est la conséquence directe de la première : l’Occident croit pouvoir maîtriser l’échelle de l’escalade. Doser les livraisons d’armes, calibrer les autorisations de frappe, maintenir le conflit sous un seuil de réponse catastrophique. Cette croyance dans la gestion fine de l’escalade, c’est manière de jouer au plus fin, ignore une réalité élémentaire de la théorie de la dissuasion : l’escalade n’est pas une échelle que l’on monte marche par marche à une vitesse choisie. C’est un processus dans lequel chaque acteur réagit en fonction de sa propre doctrine, de sa propre psychologie militaire et de sa propre lecture des intentions adverses — non en fonction du rythme que l’autre s’est fixé. Sur un autre champ de bataille, les Américains et les Israéliens viennent d’en faire la douloureuse expérience… 

Une rhétorique occidentale belliciste

L’escalade, telle que la pratique les Occidentaux, est d’autant plus dangereuse qu’elle est de plus en plus assumée. La progression des déclarations est à cet égard instructive. 

En mars 2022, Mme Kaja Kallas, alors Première ministre d’Estonie, posait déjà le cadre : « Si Poutine gagne, ou s’il estime même avoir gagné cette guerre, son appétit ne fera que croître. » Le registre était encore celui de la mise en garde. En 2023, la tonalité change : « Une paix réelle ne peut être atteinte qu’avec la défaite de la Russie. » Ce n’est plus une mise en garde — c’est un objectif de guerre formulé par le chef de gouvernement d’un État membre de l’UE. En 2024, nommée Haute représentante de l’Union, elle déclare devant le Parlement européen : « Nous continuerons à soutenir l’Ukraine jusqu’à ce qu’elle gagne cette guerre. » L’Union européenne dans son ensemble, par la voix de sa diplomate en chef, poursuit désormais un objectif de victoire militaire. En 2025, le langage devient celui d’un belligérant assumé : « Poutine n’a aucun intérêt pour la paix, et il ne l’arrêtera pas tant qu’il n’y sera pas contraint. L’économie de guerre russe est déjà faible. Nous allons la rendre plus faible encore. » Et, en 2026, depuis Kiev : « La voie pour mettre fin à cette guerre est d’affronter Moscou, pas de le récompenser. Non pas d’assouplir les sanctions, mais de les durcir. » En quatre ans, le glissement a été continu, passant de la solidarité avec une victime à la co-direction d’un effort de guerre. Le mot belligérance n’a pas été prononcé, mais la réalité est bien celle-ci.

En Allemagne, le ton est le même. M. Boris Pistorius, au Bundestag le 5 juin 2024, déclarait que l’Allemagne devait être « prête à la guerre d’ici 2029 », ajoutant : « Il ne faut pas croire que Poutine s’arrêtera aux frontières de l’Ukraine s’il arrive à ses fins. » M. Roderich Kiesewetter, responsable de la Défense au Bundestag, appelait de son côté à la déclaration officielle d’un état de tension afin d’accélérer l’acquisition de drones. M. Friedrich Merz, recevant M. Zelensky à Berlin le 28 mai 2025, annonçait que l’Allemagne allait financer la production en Ukraine de missiles à longue portée « sans aucune restriction quant à leur utilisation », c’est-à-dire destinés à frapper en profondeur le territoire russe. Cette année, l’Allemagne s’est engagée dans un programme comparable pour fabriquer des drones capables d’atteindre des cibles à 1500 km.

La responsabilité allemande

Dans le cas allemand, cette réalité s’inscrit dans un contexte historique très sombre que les dirigeants allemands ont choisi d’ignorer. Entre 1941 et 1945, l’Allemagne nazie a envahi l’Union soviétique faisant 27 millions de morts soviétiques. Leningrad — aujourd’hui Saint-Pétersbourg, ville que les drones ukrainiens financés par Berlin frappent régulièrement — a subi un siège de 872 jours. Or la mémoire de la Grande Guerre patriotique est en Russie le récit fondateur de l’identité nationale, le critère à l’aune duquel toute menace extérieure est encore évaluée. Dans ces conditions, comment le pouvoir russe est-il censé percevoir ces partenariats militaires causant quotidiennement la mort de Russes, y compris de civils ? 

S’ajoute à cela le fait que l’Allemagne porte une lourde responsabilité dans les événements qui ont conduit à la guerre. Jeffrey Sachs, professeur à Columbia, l’a démontré de manière rigoureuse. Il rappelle régulièrement, sans susciter aucune prise de conscience européenne, qu’en 1990 le gouvernement allemand a promis de manière explicite et répétée à la direction soviétique que l’OTAN ne s’étendrait pas vers l’est, dans le contexte de la réunification allemande, avant de trahir sa parole – tout comme la fait bien sûr le gouvernement des États-Unis.

Attaquer la triade nucléaire russe

Le camp occidental ne s’est pas limité aux frappes conventionnelles en profondeur. Il a pris un risque encore plus grand en s’attaquant à la dissuasion nucléaire russe. Il existe dans la doctrine de dissuasion une règle que quarante ans de guerre froide et une décennie de traités de contrôle des armements semblaient avoir gravée dans tous les esprits : on ne touche pas aux composantes de la triade nucléaire adverse. Ni les silos. Ni les sous-marins. Ni les bombardiers stratégiques. Ni, surtout, les radars d’alerte précoce qui donnent au commandement le temps de distinguer une attaque nucléaire d’un simple incident — car altérer cette capacité augmente les chances que l’adversaire commette une erreur d’appréciation et décide de lancer des frappes de représailles. 

L’Ukraine, avec des armes occidentales et grâce au renseignement occidental, a bravé cet interdit à deux reprises. Les 22 et 26 mai 2024, des drones frappaient deux sites du réseau Voronezh, le système d’alerte précoce permettant à la Russie de détecter des lancements de missiles balistiques à des distances allant jusqu’à 6 000 kilomètres. Le 1er juin 2025, l’opération « Toile d’Araignée » détruisait ou dégradait plus de 40 bombardiers stratégiques Tu-95, Tu-160 et Tu-22M3 sur quatre bases de l’aviation stratégique russe — le pilier aérien de la triade nucléaire — pour un coût estimé à 7 milliards de dollars, soit environ un tiers de la flotte de frappe à longue portée de la Russie. Ces appareils sont irremplaçables, la Russie ne disposant plus de la base industrielle pour reconstruire ces modèles d’avion.

Le danger a été analysé par les théoriciens de la dissuasion nucléaire, et il est grand : si Moscou perçoit que sa capacité de riposte est dégradée au point que sa dissuasion nucléaire devient moins crédible, la pression en faveur d’une frappe préventive s’accroît. Les dirigeants occidentaux qui ont permis – et sans doute même encouragé – ces frappes, ont pris un pari que leurs prédécesseurs de la guerre froide auraient jugé insensé.

Rétablir la dissuasion

De fait, ces frappes en profondeur sur la triade nucléaire russe n’ont pas été sans conséquences sur le débat stratégique au Kremlin. Elles ont considérablement renforcé la position de ceux qui, depuis 2022, estiment que la retenue de Moscou a été interprétée par l’Occident non comme de la sagesse, mais comme une invitation à aller plus loin. M. Serguei Lavrov, lui-même, avait averti en mars 2025 que « l’Allemagne jouait avec le feu », alors qu’elle réfléchissait à livrer à l’Ukraine des missiles Taurus, avant d’ajouter que la Russie répondrait « de manière asymétrique » à toute nouvelle escalade.

Quelle forme prendrait cette réponse asymétrique si la pression Occidentale continuait de croître ? Les stratèges russes ont construit une doctrine d’escalade par paliers : le premier palier serait une nouvelle utilisation de l’Orechnik — en version conventionnelle — sur des cibles ukrainiennes à haute valeur symbolique ou militaire, pour démontrer que le système est opérationnel et que la retenue a des limites. Le deuxième palier envisagé serait des frappes conventionnelles sur des pays de l’OTAN participant directement aux attaques — l’Estonie, qui héberge des centres de renseignement et de coordination cyberoffensive, étant explicitement identifiée comme une cible potentielle. Des usines de drones en Allemagne — dont le programme Brave Germany constitue désormais une coopération militaire industrielle directe avec l’Ukraine — entreraient dans cette logique. Le troisième palier serait l’emploi d’une arme nucléaire tactique sur un pays de l’OTAN, choisi pour son impact psychologique et diplomatique maximal. 

En Russie ces idées ont des défenseurs influents, comme M. Sergueï Karaganov, conseiller de longue date du Kremlin et président honoraire du Conseil de la politique étrangère et de défense de la Russie — dont il convient de rappeler qu’il exprime souvent des positions que le Kremlin préfère ne pas formuler officiellement. Dans une interview au Tucker Carlson Show en janvier 2026, il a déclaré que les armes nucléaires étaient « un péché, mais nécessaires », et que la Russie devrait les utiliser « pour ramener à la raison les élites européennes ». 

Dans La Russie dans la politique mondiale, revue de référence des stratèges russes, M. Dmitri Trenine exprime une idée similaire : « Les Américains et leurs alliés jouent en fait à la roulette russe. La peur inhibitrice de la bombe atomique, présente pendant toute la seconde moitié du XXe siècle, a disparu. L’arme nucléaire est mise hors jeu. La conclusion pratique est évidente : il faut ramener la peur en géopolitique. » 

Les dirigeants occidentaux ont tort d’ignorer les débats qui ont actuellement lieu en Russie sur cette question. Les idées de M. Karaganov et M. Trenine ont de plus en plus de supporters, non seulement dans les cercles dirigeants, mais aussi dans la société civile. Désormais, même un modéré tel que Maxim Yusin, éditorialiste géopolitique de Kommersant, critique les réponses jugées trop prudentes de Moscou aux attaques de drones ukrainiens réalisées avec l’aide occidentale. 

Lex talionis 

Le 17 mai 2026, l’Ukraine lançait l’une des attaques les plus massives depuis le début du conflit — environ 600 drones en une nuit — faisant au moins trois morts en périphérie de Moscou. Le 22 mai, elle touchait un lycée professionnel à Starobilsk, dans la région de Louhansk, tuant douze personnes — dont des adolescents de 14 à 18 ans. Le 23 mai 2026, elle frappait plusieurs sites énergétiques et industriels en profondeur du territoire russe, endommageant notamment le terminal pétrolier de Cheskharis dans le port de Novorossiïsk, ainsi qu’une usine chimique dans le kraï de Perm. Quand ils n’ont pas célébré ouvertement la « réussite » que constituerait ces frappes ukrainiennes, les médias occidentaux les ont justifiées et les ont encadrées positivement. Les chancelleries européennes sont, elles, restées silencieuses. À l’inverse, M. Lavrov promettait une riposte « inévitable et sévère ».

Cette riposte vient d’avoir lieu. Dans la nuit du 23 au 24 mai, la Russie a frappé l’Ukraine avec 90 missiles et 600 drones, visant particulièrement Kiev et sa région, faisant quatre morts, et suscitant cette fois l’indignation de la classe politique et des médias occidentaux. Mais ce n’est pas sur la pratique du double standard, auquel on a eu le temps de s’habituer, qu’il faut s’arrêter cette fois. C’est sur le fait que, pour la troisième fois depuis le début du conflit, Moscou a utilisé son missile hypersonique Orechnik — à capacité nucléaire — contre le district de Bila Tserkva. Il s’agit là d’un message envoyé à l’Europe. Peut-être le dernier avertissement avant l’escalade. 

Ce qui inquiète est que ce message, pourtant clair, ne semble pas avoir été reçu. Mme Kallas vient d’annoncer que les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne allaient se réunir cette semaine pour discuter des moyens « d’accroître la pression » sur la Russie… Où va mener cet engrenage ? Les peuples européens souhaitent-ils vraiment la guerre directe avec la Russie vers laquelle leurs dirigeants semblent les conduire ? Car c’est une chose de soutenir financièrement et diplomatiquement l’Ukraine, et s’en est une autre de faire la guerre à ses côtés.

Un point rupture possible : le Forum économique international de Saint-Pétersbourg

Le Forum économique international de Saint-Pétersbourg se tiendra du 3 au 6 juin 2026. Poutine y présidera la session plénière. Quelque 13 500 participants sont attendus, dont des délégations de 144 pays. Saint-Pétersbourg est à moins de 700 kilomètres de la frontière ukrainienne — portée triviale pour des drones qui ont déjà frappé des bases stratégiques à 4 000 kilomètres.

Que se passera-t-il si un drone financé par des fonds européens, guidé par des renseignements occidentaux, frappe l’Expoforum pendant que Poutine y préside la session plénière ? La gravité d’un tel acte dépasserait ô combien celle d’une frappe sur une raffinerie ou sur un radar de première alerte. Sans doute cela serait-il perçu comme une tentative d’assassinat du président russe, ou comme une attaque contre un rassemblement d’envoyés internationaux. Dans ce cas, il est peu probable que la réponse russe reste calibrée par des critères de proportionnalité militaire… 

Ce scénario n’est ni souhaitable ni inévitable, mais il est plausible. Et qu’il le soit est la conséquence directe d’une promesse non tenue faite à Gorbatchev en 1990 et de quatre ans de franchissement de lignes rouges, de l’attaque de la triade nucléaire russe aux drones financés et conçus par un pays qui a tué 27 millions de Soviétiques. 

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