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« Deux ordres mondiaux : l’ordre des règles et l’ordre de la puissance ». Une interview avec Walter B. Gyger
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« Deux ordres mondiaux : l’ordre des règles et l’ordre de la puissance ». Une interview avec Walter B. Gyger

Walter B. Gyger Walter B. Gyger

Walter B. Gyger est un diplomate suisse entré au service du Département fédéral des affaires étrangères en 1974. Au cours d’une carrière de plus de trente ans, il a occupé des fonctions de premier plan, notamment comme chef de la Mission suisse auprès des Nations Unies à Genève et comme ambassadeur de Suisse en Inde, en Türkiye et en Fédération de Russie. Il est l’auteur de Dare We Hope?, un ouvrage fondé sur quarante années de pratique diplomatique et de réflexion sur la gouvernance mondiale.

Maria Kuznetsova, Guillaume de Sardes : Vous venez de publier Dare We Hope?, qui structure notre échange. Que vouliez-vous transmettre à travers cet ouvrage ?

Walter B. Gyger : Ce livre n’est pas un mémoire diplomatique au sens classique. De nombreux anciens ambassadeurs publient des récits centrés sur des anecdotes ou des épisodes marquants de leur carrière. J’ai voulu faire autre chose : transmettre ce que quarante années de pratique diplomatique m’ont appris sur le fonctionnement réel du monde.

Nous traversons une période de profonde incertitude. Les cadres d’analyse traditionnels ne suffisent plus à rendre compte des crises actuelles. Lorsque l’on se concentre exclusivement sur le droit international, les institutions et les normes juridiques, on ne saisit qu’une partie de la réalité. Mon expérience m’a conduit à constater que deux ordres internationaux coexistent en parallèle. D’un côté, un ordre fondé sur les règles, les procédures et les institutions. De l’autre, un ordre fondé sur la puissance, dans lequel il n’existe ni arbitre, ni système de valeurs partagé, ni mécanisme d’exécution réellement contraignant.

J’ai conçu ce livre comme un ensemble d’instruments d’analyse permettant de naviguer dans cette réalité duale. La politique internationale est structurée par des forces profondes, souvent contradictoires. Le changement est permanent, mais il suscite inévitablement des résistances, car il modifie les équilibres de puissance. Les dynamiques d’attraction et de répulsion permettent d’expliquer de nombreuses recompositions géopolitiques. La causalité est tout aussi centrale : les décisions politiques produisent des effets en chaîne, parfois longtemps après avoir été prises.

L’objectif n’est pas de proposer des solutions toutes faites, mais d’offrir une méthode pour penser en termes de forces, d’équilibres et de conséquences. Sans une telle approche, il devient difficile de comprendre les conflits contemporains et plus encore d’imaginer des formes crédibles de gouvernance mondiale. Ce que je propose n’est pas un regard rétrospectif, mais une manière de lire un monde qui ne correspond plus aux catégories héritées.

Vous insistez sur les forces et les interdépendances plutôt que sur des schémas purement juridiques. Cette approche semble particulièrement pertinente dans le Caucase du Sud, où le contrôle des routes, des pipelines et des corridors apparaît décisif. L’infrastructure est-elle devenue un facteur politique central ?

Oui. L’infrastructure est devenue un facteur politique central, car elle fonctionne désormais comme un instrument direct de redistribution de la puissance. Les routes de transport, les pipelines et les corridors ferroviaires ne sont pas de simples projets économiques. Ils déterminent qui contrôle les flux, qui dépend de qui, et donc qui dispose d’un levier politique.

Le Caucase du Sud se situe à l’intersection d’axes historiques de circulation reliant l’Asie, l’Europe et le Moyen-Orient. Cette géographie a acquis une importance renouvelée dans le contexte des transformations géostratégiques mondiales. Pour le comprendre, il faut notamment prendre en compte la logique des grands acteurs extérieurs, en particulier celle de la Chine. L’initiative des Nouvelles routes de la soie n’est pas idéologique. Elle répond à une contrainte structurelle. L’accès maritime de la Chine est vulnérable, ce qui l’incite à rechercher des corridors alternatifs vers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique. Dans ce contexte, le Caucase du Sud devient un espace de transit stratégique.

Cela ne signifie pas que la diplomatie disparaît. Au contraire, elle a toujours été étroitement liée aux infrastructures. Ce qui a changé, c’est l’ampleur du phénomène et son inscription dans une compétition stratégique globale.

Au sein de la région, les rapports de force diffèrent sensiblement. L’Azerbaïdjan dispose d’une marge de manœuvre importante grâce à ses ressources et à sa position géographique. L’Arménie, en tant qu’État enclavé, fait face à des contraintes bien plus fortes et dépend largement de ses accès régionaux. La Géorgie oscille entre différentes forces d’attraction sans parvenir à stabiliser durablement son orientation stratégique.

Aujourd’hui, la diplomatie est de plus en plus une diplomatie des flux et des interdépendances. Pour comprendre le Caucase du Sud, il faut l’inscrire dans l’interaction plus large entre la Russie, la Chine, l’Europe, les États-Unis, la Türkiye et l’Iran. Sans cette lecture globale, les choix locaux et les équilibres futurs restent difficiles à interpréter.

Face aux intérêts concurrents de la Russie, de la Türkiye, de l’Iran, de l’Europe et de la Chine, le Caucase du Sud peut-il préserver une autonomie stratégique ?

Il convient d’être prudent avec la notion d’autonomie stratégique. Dans le monde actuel, aucun État n’évolue dans un vide géopolitique. Tous sont pris dans des interdépendances économiques, sécuritaires, technologiques et énergétiques. Même les grandes puissances sont contraintes. Les États plus petits situés sur des axes de transit le sont davantage encore.

La question centrale n’est donc pas de savoir si ces pays peuvent être indépendants au sens absolu, mais comment ils gèrent les pressions extérieures. L’Azerbaïdjan dispose d’atouts qui lui permettent de mener une stratégie relativement flexible. La Géorgie a connu des phases alternées d’attraction vers l’Occident et de réajustement vers son environnement régional. L’Arménie fait face aux contraintes les plus sévères et ne peut envisager un avenir viable sans lever certains blocages régionaux, notamment avec la Türkiye.

Dans ce contexte, l’autonomie stratégique n’est pas un état, mais un exercice permanent d’équilibrage. Elle dépend de la capacité d’un pays à gérer des relations multiples sans provoquer de rupture et à transformer une situation de vulnérabilité en levier. Cette capacité est très inégalement répartie au sein de la région.

La Türkiye occupe une position particulière, à la fois comme puissance régionale et comme membre de l’OTAN. Le sens de son appartenance à l’Alliance a-t-il évolué ?

Le sens fondamental de l’appartenance de la Türkiye à l’OTAN n’a pas changé, mais la manière dont Ankara l’interprète a évolué. La Türkiye n’est plus un allié discipliné au sens traditionnel. Elle se comporte comme un État pivot, restant au sein de l’Alliance tout en poursuivant ses propres intérêts nationaux, y compris lorsque ceux-ci divergent de ceux de ses partenaires.

La question clé est de savoir si l’OTAN a intérêt à exclure la Türkiye. La réponse est clairement négative. La Türkiye contrôle des détroits stratégiques, dispose de l’une des forces armées les plus importantes de l’Alliance et accueille des infrastructures militaires essentielles. Dans un environnement stratégique instable, il est souvent préférable de conserver un allié difficile à l’intérieur d’un cadre collectif plutôt que de faire face à un acteur imprévisible à l’extérieur.

La relation de la Türkiye avec la Russie illustre cette logique. Ankara ne s’est pas alignée sur les sanctions occidentales et maintient des relations économiques et politiques avec Moscou. Il s’agit d’un calcul rationnel plutôt que d’une déviation idéologique. La Türkiye peut se permettre une certaine autonomie précisément parce qu’elle est indispensable.

Il existe également une distinction claire entre les relations de la Türkiye avec l’OTAN et celles qu’elle entretient avec l’Union européenne. Les États-Unis ont historiquement adopté une approche pragmatique. Les relations européennes ont été structurées par un cadre plus normatif et par des contraintes institutionnelles des deux côtés. L’échec du processus d’adhésion à un moment décisif a contribué à la réorientation stratégique d’Ankara, tout en révélant des divergences structurelles plus profondes.

L’OTAN est une alliance fondée sur des règles et des engagements formels, mais leur interprétation a toujours été façonnée par des considérations stratégiques. Tant que cet équilibre entre règles et intérêts perdure, la présence de la Türkiye au sein de l’Alliance demeure à la fois possible et stratégiquement significative.

Les relations entre la Russie et l’Europe semblent façonnées à la fois par des intérêts concrets et par une mémoire historique lourde. Comment ces deux dimensions interagissent-elles aujourd’hui ?

Elles sont indissociables. Depuis la fin de la guerre froide, les intérêts stratégiques et les perceptions historiques se superposent et se renforcent mutuellement, souvent de manière déstabilisante.

Du point de vue matériel, la Russie et l’Europe ont longtemps été complémentaires. L’Europe avait besoin d’énergie, la Russie de marchés, de capitaux et de technologies. Cette interdépendance aurait pu constituer la base d’une relation stable. Elle a toutefois été fragilisée par des décisions politiques prises sans réelle prise en compte de leurs conséquences à long terme.

La mémoire historique joue un rôle déterminant. Après 1989, de nombreuses élites russes ont vécu la fin de la guerre froide comme une défaite. Pour un pays comme la Russie, cette perception est particulièrement difficile. Elle a été renforcée par le sentiment que les acteurs occidentaux ne prenaient pas suffisamment en compte les préoccupations sécuritaires et historiques russes.

Les Européens ont, de leur côté, souvent interprété la période post-guerre froide comme le triomphe définitif du modèle occidental. L’idée dominante était que l’extension de la démocratie libérale et de l’économie de marché stabiliserait durablement le continent. Cette approche a sous-estimé le désir de la Russie de se moderniser selon ses propres termes et à son propre rythme.

Des événements tels que l’élargissement de l’OTAN, l’intervention au Kosovo et l’absence d’un dialogue soutenu sur l’architecture de sécurité européenne ont accentué la défiance. Même lorsque les propositions russes étaient inacceptables, le refus d’en débattre a renforcé la perception que les préoccupations de Moscou étaient écartées.

Les relations actuelles entre la Russie et l’Europe résultent ainsi d’un enchevêtrement d’intérêts et de mémoire. Tant que cette dimension historique ne sera pas pleinement reconnue et intégrée dans une réflexion stratégique, toute tentative de normalisation restera fragile et réversible.

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