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L’Inde prise en étau : quand la guerre en Iran révèle les limites du multi-alignement

Ednan Agaev Ednan Agaev
Ednan Agaev

Ancien diplomate, Ednan Agaev a notamment été en poste aux Nations Unies. Installé à Paris, il est désormais consultant en Affaires internationales. 

Depuis le 28 février 2026, date à laquelle les États-Unis et Israël ont lancé l’opération « Epic Fury » contre l’Iran, le monde assiste à la plus grave crise énergétique de l’histoire contemporaine. Le détroit d’Ormuz, par lequel transitait un cinquième du pétrole mondial, est devenu le théâtre d’une confrontation qui redistribue les cartes de la géopolitique mondiale. Parmi les grandes puissances, une se distingue par la singularité douloureuse de sa situation : l’Inde. Non pas parce qu’elle combat, mais précisément parce qu’elle ne combat pas — et que cette neutralité revendiquée se retourne contre elle.

Depuis le début du conflit, le gouvernement Modi s’est réfugié dans une posture d’équilibriste qui montre ses limites. New Delhi a exprimé ses « préoccupations », appelé au cessez-le-feu — sans jamais condamner explicitement les frappes américano-israéliennes, sans jamais nommer l’Iran. Une diplomatie du silence calculé, qui se voulait prudente, et qui apparaît aujourd’hui comme un pari perdu. Car l’Inde se retrouve devant un choix difficile : d’un côté Washington, son partenaire stratégique privilégié depuis vingt ans ; de l’autre Téhéran, avec lequel elle entretenait des liens énergétiques anciens, notamment via le port de Chabahar. Entre les deux, le Golfe Persique en flammes, dont l’Inde tire près de 50 % de ses importations de brut.

Les chiffres disent la violence du choc. L’Inde importe plus de 85 % de ses besoins en pétrole et ne dispose que d’une trentaine de jours de réserves stratégiques, contre près de 300 jours pour la Chine. UBS a revu à la baisse ses prévisions de croissance pour 2026-2027 à 6,2 % — contre un objectif gouvernemental de 7 à 7,4 %. Mi-mai, New Delhi a relevé le prix de l’essence de 3 % pour compenser les pertes liées à la pénurie. Le 18 mai, dans un discours à Hyderabad, Modi lui-même a demandé aux citoyens de réduire leur consommation de carburant, de limiter les voyages à l’étranger et de suspendre leurs achats d’or. Une telle adresse directe n’a pas de précédent récent : elle mesure l’ampleur du choc. Ce recul n’est pas qu’économique. C’est un recul humain, sanitaire, social.

Le multi-alignement — cette doctrine indienne qui consiste à entretenir des relations avec tout le monde pour ne dépendre de personne — était censé protéger New Delhi de ce type de dilemme. Il n’y parvient pas. Pire : il aggrave l’isolement. Quand les pays BRICS condamnent rapidement les frappes américaines, l’Inde se tait. Quand le Pakistan s’impose comme médiateur indispensable entre Washington et Téhéran — accueillant les négociations à Islamabad, faisant la navette entre les deux capitales, accompagnant le vice-président Vance lors de ses rencontres avec les officiels iraniens — l’Inde regarde. L’ironie historique est cruelle : le Pakistan, que Modi avait passé une décennie à rendre diplomatiquement marginal, est aujourd’hui courtisé par Washington comme aucun autre acteur de la région. Selon Foreign Policy, Modi n’a reçu qu’un seul appel téléphonique de Trump sur la crise — Elon Musk à l’écoute sur la ligne. Pendant ce temps, le général Asim Munir, chef des armées pakistanaises, dispose d’un accès direct à la Maison-Blanche.

La séquence est révélatrice. En quelques semaines, l’Inde s’est vue couper simultanément l’accès au pétrole iranien via le blocus, et l’accès au pétrole russe via l’expiration du waiver américain — une dérogation aux sanctions obtenue de haute lutte. Deux sources d’approvisionnement supprimées coup sur coup, sur décision de Washington, sans concertation avec New Delhi. La prise de conscience que l’Inde n’est pas aussi indispensable au projet américain qu’elle le croyait est, selon Foreign Policy, « une pilule difficile à avaler ». Trump, leader transactionnel, a recalibré ses préférences régionales : le Pakistan, capable de livrer un médiateur crédible entre Washington et Téhéran, répond mieux à ses besoins immédiats que l’Inde.

La vérité que cette guerre met à nu est désagréable : le multi-alignement fonctionne en temps calme, quand les grandes puissances coexistent sans se déchirer. Il s’effondre dès lors qu’une crise force les choix. L’Inde ne peut pas être simultanément l’alliée stratégique des États-Unis et l’acheteuse de pétrole iranien. Elle ne peut pas plaider l’autonomie tout en laissant Washington décider de ses approvisionnements. Elle ne peut pas prétendre au statut de grande puissance tout en s’abstenant de peser sur un conflit qui la saigne économiquement et l’affaiblit devant ses propres voisins.

Ce n’est pas un échec de Modi. C’est l’échec d’une doctrine. Et c’est peut-être, paradoxalement, une chance historique. Si l’Inde veut être la grande puissance qu’elle ambitionne de devenir, elle devra construire ce que le multi-alignement ne lui a pas donné : une véritable autonomie énergétique, des réserves à la hauteur de son rang, et des alliances assumées plutôt que des équilibres précaires. La guerre en Iran n’a pas créé les failles de la politique étrangère indienne. Elle les a simplement rendues visibles pour tous.

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