Le Kremlin promet à Trump « la plus grande affaire de l’histoire » en échange de la levée des sanctions. Montant annoncé : 12 000 milliards de dollars (soit six PIB de la Russie). The Economist estime que cela ne tient pas.
Après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche au début de 2025, deux processus de négociation se déroulent en parallèle entre la Russie et les États-Unis. Le premier est public. Il concerne la possible fin de la guerre russo-ukrainienne. Malgré de nombreuses initiatives, aucun accord n’a encore été conclu : les positions de Moscou et de Kiev restent irréconciliables, notamment sur la question des territoires.
Le second processus est plus discret. Des représentants du Kremlin et de la Maison-Blanche discutent de grands projets économiques susceptibles de constituer la base d’une « nouvelle réinitialisation économique ». Le 7 février, le président ukrainien Volodymyr Zelensky, citant des données des services de renseignement, a déclaré que la Russie aurait proposé aux États-Unis des accords d’un montant pouvant atteindre 12 000 milliards de dollars en échange d’un assouplissement des sanctions.
Selon The Economist, avant la rencontre entre Vladimir Poutine et Trump à Anchorage en août 2025, un document aurait été préparé pour le Conseil de sécurité russe afin de présenter au président américain « la plus grande affaire ». Celle-ci aurait été discutée par l’émissaire de Poutine, Kirill Dmitriev, et l’émissaire de Trump, Steve Witkoff, qui se seraient rencontrés au moins neuf fois en 2025. Des personnes proches de la famille Trump auraient envisagé une participation dans des actifs énergétiques russes.
Moscou propose aux entreprises américaines d’occuper les créneaux laissés vacants par les Européens après 2022. Avant la guerre, les principaux investisseurs étrangers en Russie étaient des pays de l’Union européenne ; le Kremlin suggère désormais que les États-Unis prennent leur place. Parmi les projets évoqués figurent l’exploitation de gisements pétroliers et gaziers dans l’Arctique, l’extraction de terres rares, la construction d’un centre de données alimenté par l’énergie nucléaire, des projets d’infrastructures, y compris un tunnel sous le détroit de Béring, ainsi que la restitution des actifs de Exxon Mobil d’une valeur d’environ 5 milliards de dollars, saisis en 2022.
Le projet énergétique clé est Vostok Oil, porté par Rosneft. Son coût est estimé à environ 160 milliards de dollars. Il prévoit la construction de 15 villes industrielles, de trois aéroports et d’environ 3 500 kilomètres de lignes électriques. Rosneft affirme que, d’ici les années 2030, la production pourrait atteindre 2 millions de barils par jour, soit environ 2 % de la production mondiale actuelle.
Un autre volet du « paquet » concerne les terres rares. L’Extrême-Nord russe abriterait environ 29 millions de tonnes de ces ressources. Moscou ambitionne d’augmenter sa part dans la production mondiale, de 1,3 % actuellement à 10 % d’ici 2030, grâce au développement du cluster industriel Angara-Ienisseï, évalué à 9 milliards de dollars.
Cependant, le montant global de 12 000 milliards de dollars apparaît comme largement exagéré. The Economist souligne que, même si tous les projets annoncés étaient réalisés, les bénéfices économiques réels pour les États-Unis seraient nettement plus modestes.
En 2021, les exportations de l’Union européenne vers la Russie dépassaient légèrement les 100 milliards de dollars. La valeur totale des actifs des entreprises occidentales ayant quitté la Russie après 2022 est estimée à environ 60 milliards de dollars. L’exploitation des gisements arctiques ne serait viable qu’avec un prix du pétrole proche de 100 dollars le baril, des investissements massifs et une stabilité politique d’au moins une décennie. De nombreuses estimations des réserves reposent encore sur des données géologiques soviétiques, et le chevauchement des licences entre différentes entités russes crée des risques juridiques et politiques supplémentaires.
Le régime de sanctions comprend environ 23 000 mesures restrictives. Leur levée nécessiterait non seulement l’accord de l’administration américaine, mais aussi celui du Congrès et de l’Union européenne. Même en cas d’assouplissement partiel, les entreprises étrangères resteraient confrontées à des risques politiques, à un système judiciaire peu transparent et à la concurrence d’acteurs chinois et turcs qui ont déjà investi de nombreux segments du marché. Environ 30 % du commerce extérieur russe s’effectue désormais en yuans, tandis que les mécanismes d’importations parallèles ont réduit l’incitation au retour officiel des marques occidentales.
La stratégie supposée de Moscou consisterait à convaincre Trump de l’ampleur des bénéfices économiques d’une « grande affaire » afin d’influencer sa position dans les négociations sur l’Ukraine. Toutefois, comme le souligne The Economist, le potentiel économique réel de ces projets est loin des montants avancés. Même en cas de décision politique favorable, il est peu probable que les grandes entreprises américaines s’engagent dans des investissements massifs sans garanties de stabilité et de prévisibilité à long terme.