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Iran : les deux échecs d’une guerre mal pensée

Guillaume de Sardes Guillaume de Sardes

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël lançaient contre l’Iran des opérations que Donald Trump a qualifié de « massives », frappant simultanément quatorze villes du pays, ciblant les installations nucléaires de Natanz et Fordow, et tuant dès le premier jour le Guide suprême Ali Khamenei. Les objectifs, bien qu’exprimés avec hésitation, semblaient être au moins au nombre de deux : provoquer un changement de régime et démanteler le programme nucléaire iranien. Deux mois plus tard, force est de constater qu’aucun de ces objectifs n’a été atteint. Au contraire, la guerre a produit précisément les effets qu’elle prétendait prévenir. 

Premier échec : le régime résiste, transformé et durci

Les frappes ont tué Ali Khamenei, mais elles n’ont pas abattu le régime. Celui-ci s’était longuement préparé, et depuis longtemps, a une attaque, en décentralisant le pouvoir, en concevant des chaines de commandement redondantes et en anticipant la disparition de certains dirigeants. Ce qui a émergé des décombres n’est pas une République islamique chancelante mais une structure de pouvoir plus forte et radicalisée dominée par les Gardiens de la révolution. Aujourd’hui, l’Iran n’a plus d’arbitre clérical unique et incontesté. Le nouveau Guide suprême Mojtaba Khamenei — fils du défunt, élu sous la pression de l’IRGC — n’a pas de commandement réel : son rôle, pour peu qu’il soit en état physique de le jouer, se limite à légitimer les décisions prises par les généraux. Le pouvoir est passé à la direction de guerre, dont le centre est le Conseil suprême de sécurité nationale. 

Le précédent irakien aurait dû alerter. Trita Parsi, cofondateur du Quincy Institute for Responsible Statecraft, rappelait dès les premiers jours de la guerre : « La sagesse en politique étrangère commence par la capacité à distinguer les problèmes qui peuvent être résolus de ceux qui peuvent être gérés mais pas éliminés. George W. Bush a cru que renverser Saddam Hussein transformerait le Moyen-Orient. Barack Obama a cru que mettre fin au règne de Kadhafi stabiliserait la Libye. Aucun n’a eu raison. » L’Iran, avec sa longue histoire, sa population nombreuse et éduquée, sa stabilité institutionnelle, son idéologie révolutionnaire structurée et son appareil militaire décentralisé, était précisément le type de problème qui pouvait être géré — pas éliminé.

Deuxième échec : trente ans de « quelques mois »

Si le premier objectif — le changement de régime — relevait de l’illusion politique, le second — empêcher l’Iran de se doter de la bombe — reposait sur des prémisses tout aussi fragiles. Pour mesurer cette fragilité, il faut remonter à la rhétorique qui a construit, sur trois décennies, la justification de cette guerre.

C’est en 1992 que Benjamin Netanyahu a commencé de mettre le monde entier : la construction d’une bombe atomique iranienne serait imminente… En sa qualité de parlementaire, il indiquait à la Knesset que l’Iran était « à trois, à cinq ans » de la capacité nucléaire. En juillet 1996, lors de sa première allocution devant le Congrès américain, il déclarait que les conséquences d’un Iran nucléaire seraient : « catastrophiques pour mon pays, pour le Moyen-Orient, et pour l’humanité tout entière », ajoutant que cette perspective « était extrêmement proche ». Cette alarme a été réitérée en 2002, 2009 et 2012 — toujours sur le même registre de l’urgence. En septembre 2012, Netanyahu déclarait sur NBC que l’Iran était à « six ou sept mois » d’obtenir la bombe atomique. En 2025, le délai s’était réduit à « quelques jours ». Trente ans et toujours le même compte à rebours invariablement démenti.

Cette constante rhétorique de l’imminence du danger n’est pas restée sans contredit, y compris à l’intérieur même de l’appareil de renseignement israélien. Des câbles du Mossad révélés par Al Jazeera en 2012 indiquaient que l’agence elle-même estimait que l’Iran ne cherchait pas activement à se doter de l’arme nucléaire…

Le renseignement américain était arrivé aux mêmes conclusions, de façon répétée et documentée. Dans son Évaluation nationale du renseignement de 2007, la communauté du renseignement américaine concluait avec une « haute confiance » que le programme nucléaire militaire iranien avait pris fin en 2003. L’AIEA était parvenue à la même conclusion en 2015. Plus récemment, dans son Évaluation mondiale des menaces de 2025, la communauté du renseignement américaine déclarait à nouveau : « Nous continuons d’estimer que l’Iran ne construit pas d’arme nucléaire et que Khamenei n’a pas réautorisé le programme d’armes nucléaires qu’il a suspendu en 2003, même si la pression s’est probablement accumulée pour l’y inciter. »

Quelques jours à peine avant les frappes du 28 février, la directrice du renseignement national Tulsi Gabbard affirmait devant le Congrès que l’Iran n’avait pas décidé de fabriquer une bombe atomique. Trump a alors déclaré que Gabbard « avait tort », la conduisant à se rétracter publiquement — illustration d’un processus décisionnel dans lequel l’idéologie prime sur les faits.

À cet arrière-plan de renseignement s’ajoutait un élément trop souvent disqualifié, parce qu’il repose sur une logique incompréhensible dans nos sociétés sécularisées : la position religieuse officielle de la République islamique. En 2003, Khamenei avait émis oralement une fatwa, déclarant les armes nucléaires « haram », c’est-à-dire interdites par l’islam. Cette fatwa a été citée dans une déclaration officielle du gouvernement iranien à l’AIEA en 2005, réitérée publiquement en 2010, et enregistrée comme document officiel aux Nations Unies. 

La nature exacte de cet engagement a fait débat : les fatwas peuvent évoluer selon les circonstances, et des voix au sein même des Gardiens de la Révolution pressaient Khamenei de réviser sa position. Mais il serait stupide d’y voir une simple posture diplomatique. Sinon, comme expliquer qu’en 2026, avant les frappes, l’Iran ait accepté lors de négociations à Oman de « ne jamais, jamais disposer d’un matériau nucléaire capable de créer une bombe », selon le médiateur omanais Badr Albusaidi ? 

Or ce sont précisément ces clercs modérateurs, ces voix qui tenaient la fatwa comme un engagement réel, que la guerre a marginalisés au profit des généraux. C’est là que le premier échec et le second se rejoignent de façon funeste.

La perverse logique de la prolifération

C’est sur le terrain nucléaire que l’échec américano-israélien est le plus patent — et le plus lourd de conséquences. La guerre menée pour empêcher l’Iran d’acquérir une bombe qu’elle ne désirait pas lui a fourni une raison impérieuse de le faire. Le précédent nord-coréen est dans tous les esprits. N’est-ce pas parce que le pays dispose de la bombe atomique qu’il a échappé au sort réservé à l’Irak et à la Libye ? 

Il est difficile de concevoir une démonstration plus complète de ce que la théorie des relations internationales appelle le dilemme de sécurité appliqué à la prolifération nucléaire : une attaque préventive destinée à empêcher l’acquisition d’une arme crée précisément les conditions dans lesquelles l’acquisition de cette arme devient une nécessité existentielle. 

La bombe iranienne : revendiquer ou nier ?

La question qui se pose désormais n’est donc plus de savoir si l’Iran parviendra à se doter de l’arme nucléaire. Les conditions objectives — capacités techniques documentées, pression militaire maximale, pouvoir désormais aux mains de généraux pour qui la dissuasion nucléaire est une nécessité — rendent cette perspective hautement probable. La question est d’une autre nature : comment l’Iran choisira-t-il de gérer cette réalité sur la scène internationale ?

Deux modèles s’offrent à lui. Le premier est celui de la Corée du Nord : revendiquer ouvertement la possession de l’arme atomique, en faire un instrument de puissance assumé, et négocier depuis cette position de force. Le second est celui d’Israël : pratiquer ce que les stratèges appellent l’« ambiguïté nucléaire » — ne jamais confirmer, ne jamais démentir, tout en sachant que tout le monde sait. 

De ces deux modèles, l’Iran choisira vraisemblablement le second — celui d’Israël —, et ce pour une raison décisive : ses deux principaux alliés, la Russie et la Chine, ne souhaitent pas la prolifération nucléaire dans une région dont ils entendent préserver l’équilibre. Le partenariat nucléaire civil entre la Russie et l’Iran constitue à cet égard un révélateur. En septembre 2025, Rosatom et l’Organisation iranienne de l’énergie atomique ont signé un accord de 25 milliards de dollars pour la construction de quatre réacteurs nucléaires. Le texte de l’accord stipule explicitement que « l’ensemble des projets convenus seront placés sous la supervision de l’AIEA et respecteront pleinement le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires de 1968, ainsi que les autres traités et accords internationaux auxquels la Russie et la République islamique d’Iran sont parties ». La structure même du partenariat avec Rosatom est pensée comme un dispositif anti-prolifération : la Russie fournit le combustible nucléaire et récupère le combustible usé pour le traitement sur son propre sol, précisément afin d’éviter tout détournement à des fins militaires. 

Dans ce contexte, l’ambiguïté nucléaire à l’israélienne apparaît comme la voie la plus rationnelle pour Téhéran. Revendiquer ouvertement la bombe, à la manière nord-coréenne, exposerait l’Iran à l’effondrement de son partenariat avec Rosatom, à un refroidissement de ses relations commerciales avec Pékin — dont dépend aujourd’hui l’essentiel de ses exportations pétrolières —, et à une condamnation au Conseil de sécurité que ni la Russie ni la Chine ne pourraient bloquer sans un coût diplomatique considérable. Le silence calculé, en revanche, permettrait de bénéficier de l’effet dissuasif de la bombe sans en payer le prix politique. Israël en a fait la démonstration pendant soixante ans. Ironiquement, l’Iran a tout à gagner à suivre cet exemple.

Quoi qu’il en soit, l’histoire retiendra que les États-Unis et Israël ont mené une guerre pour prévenir une bombe iranienne que leurs propres services de renseignement estimaient que l’Iran ne cherchait pas à fabriquer — et que cette guerre aura été le plus puissant accélérateur de prolifération nucléaire depuis la décision de Pyongyang de franchir le pas.

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