Le matin du 21 juin, Keir Starmer s’est avancé devant les micros installés au pied de sa résidence officielle, à Londres, pour annoncer sa démission. La voix tremblante, il en est venu à évoquer le temps qu’il pourrait désormais consacrer à sa famille, devenir « un meilleur mari » pour son épouse Victoria et « un meilleur père » pour ses enfants, au point de paraître au bord des larmes.
Ce discours aura sans doute été le plus chargé d’émotion de ses 23 mois passés à Downing Street. Jusque-là, Starmer ne laissait presque rien transparaître en public et cela jouait contre lui. La presse comme les instituts de sondage l’ont décrit sans relâche comme un homme sans relief, ennuyeux, « en bois ». La chute de sa popularité ne s’explique évidemment pas par cette seule image. Mais elle y a contribué.
La marche vers le sommet
Paradoxalement, au début de sa carrière politique, cette réputation servait Starmer. Au milieu des années 2010, l’image d’un avocat sérieux aux manières simples, jouant au football, partageant une bière entre amis, un type honnête, l’a aidé à gravir les échelons du Parti travailliste.
Après avoir franchi tous les degrés de la hiérarchie, il en prend la tête en 2020. Le parti traverse alors une crise profonde : un an plus tôt, aux législatives, il n’a obtenu que 202 sièges, son pire score en près d’un siècle. Le nouveau chef promet une remise à plat : développement des énergies renouvelables, lutte contre l’immigration illégale, construction d’un million et demi de logements, réforme du système de santé et hausse des dépenses de défense.
Le pari paie. Le 5 juillet 2024, les travaillistes remportent 390 des 650 sièges du Parlement, mettant fin à quatorze ans de pouvoir conservateur. Starmer semble avoir les mains libres — pour tenir ses promesses comme pour solder, enfin, les conséquences du Brexit que ses prédécesseurs n’avaient jamais réussi à maîtriser.
Ce qui a fonctionné
Le gouvernement Starmer a pourtant de réels acquis à faire valoir. Un train de réformes du droit du travail a été adopté : il élargit les droits aux congés et aux arrêts maladie, renforce la protection contre les licenciements abusifs, encadre les contrats sans heures garanties et la pratique du « licencie et réembauche » (fire and rehire). Les familles ont bénéficié de soutiens supplémentaires, les petits-déjeuners sont devenus gratuits dans les écoles primaires et le plafonnement des allocations familiales a été supprimé.
La politique migratoire a elle aussi changé de visage. Contrôle des frontières renforcé, expulsions plus nombreuses des personnes sans droit à l’asile, coopération accrue avec les partenaires européens. Résultat : en 2026, 813 000 migrants sont entrés dans le pays, soit 20 % de moins qu’un an plus tôt. Et le nombre de personnes tentant de traverser la Manche en embarcation a chuté de 40 % entre le 1er janvier et le 21 juin 2026, pour s’établir à 11 000.
En politique étrangère, Starmer a longtemps réussi là où beaucoup de ses homologues européens ont échoué : entretenir une relation de travail avec Donald Trump. Tout au long de 2025, cela a porté ses fruits. Londres et Washington ont conclu un accord commercial par lequel les États-Unis ont abaissé leurs droits de douane sur les voitures britanniques de 27,5 % à 10 % et les ont supprimés sur les produits aérospatiaux. La même année, le cabinet a signé un accord avec l’Inde susceptible, selon les estimations britanniques, d’accroître les échanges entre les deux pays de 25,5 milliards de livres.
Ce qui a dérapé
Mais ni sur le plan social ni sur le plan international tout n’a été lisse. En 2024, le gouvernement décide de réserver aux seuls ménages modestes l’allocation chauffage versée aux retraités — auparavant universelle. La mesure prive de cette aide environ 10 millions de personnes et indigne au-delà de l’électorat : 53 députés travaillistes s’abstiennent lors du vote. L’allocation est finalement rétablie pour tous les retraités gagnant moins de 35 000 livres par an.
L’histoire se répète en 2025, lorsque l’exécutif durcit les conditions d’accès à l’allocation d’invalidité. Le plus douloureux n’est pas tant les manifestations de rue que l’opposition de plus de 120 députés du parti lui-même. La réforme doit être reportée.
Tout aussi vive est la contestation autour de la « taxe sur les tracteurs » — un prélèvement de 20 % proposé en 2024 sur la transmission du patrimoine agricole d’une valeur supérieure à un million de livres. Des agriculteurs viennent manifester à Londres, certains au volant de leur tracteur, et Starmer recule de nouveau : en décembre 2025, le seuil est relevé à 2,5 millions. Le prix de ce compromis : un effondrement du soutien travailliste dans les campagnes.
Les relations avec Washington se sont elles aussi détériorées. Au printemps 2026, le Royaume-Uni refuse de soutenir les frappes américano-israéliennes contre l’Iran. Trump réplique que Starmer n’est « pas Winston Churchill » et, interrogé sur la relation spéciale entre les deux pays, lance que, lorsque Washington a demandé de l’aide, Londres n’a pas répondu.
S’y ajoute un scandale retentissant. En janvier 2025, Starmer nomme ambassadeur aux États-Unis Peter Mandelson, figure influente des travaillistes dans les années 1990. En février 2026, on découvre que celui-ci entretenait des liens étroits avec Jeffrey Epstein. Le Premier ministre le limoge, assurant qu’il ne l’aurait jamais nommé s’il avait su. Mais le Guardian établit que Mandelson n’avait pas passé le contrôle d’habilitation du Foreign Office et que le ministère lui avait accordé une dérogation. Le scandale coûte son poste au directeur de cabinet et conseiller du Premier ministre, Morgan McSweeney, qui avait recommandé Mandelson — et porte un coup sévère à l’ensemble du gouvernement.
La chute
L’indécision du cabinet, la succession des reculades et l’absence de changements tangibles ont vite érodé la popularité des travaillistes. Selon Politico, un an après l’arrivée au pouvoir, la part des électeurs prêts à voter pour eux est passée de 34 % à 23 %, et se maintient aujourd’hui à 18 %. La cote personnelle de Starmer s’est effondrée plus encore : si, en août 2025, 36 % approuvaient son action et 43 % la désapprouvaient, le rapport est désormais, selon YouGov, de 18 % contre 74 %.
L’ampleur de la débâcle est apparue aux élections locales de mai. Les travaillistes ont perdu 1 496 sièges de conseillers et le contrôle de 38 conseils, terminant pour la première fois de l’histoire de ces scrutins en quatrième position — derrière les conservateurs, mais aussi les libéraux-démocrates et le parti d’extrême droite Reform UK. Starmer a reconnu sa responsabilité dans la défaite, tout en laissant entendre qu’il ne partirait pas.
Après quoi les ministres ont commencé à se détourner de lui. Le 14 mai, le ministre de la Santé Wes Streeting démissionne, affirmant avoir perdu confiance dans le Premier ministre et déplorant l’absence de « vision d’avenir » du gouvernement. Le 11 juin, le ministre de la Défense John Healey suit, reprochant à Starmer un sous-financement de l’armée. Ce ne sont pas les premières pertes : à l’automne déjà, la vice-Première ministre et ministre du Logement Angela Rayner avait quitté le cabinet — non par désaccord avec son chef, mais à la suite d’un scandale lié à un impôt impayé lors de l’achat d’une maison.
Qui pour lui succéder
Le principal prétendant à la succession est Andy Burnham, 46 ans, maire du Grand Manchester depuis 2017. Une politique sociale volontariste : lutte contre la pauvreté, extension des transports à tarif réduit, et l’accent mis sur les régions et les « gens ordinaires » l’ont rendu populaire auprès des militants comme des habitants. Burnham, par ailleurs, ne se prive pas de critiquer son propre parti pour sa déconnexion de l’électorat.
Pour briguer le poste de Premier ministre, il lui fallait un siège au Parlement. En janvier 2026, Burnham tente de se présenter dans la circonscription mancunienne de Gorton and Denton, mais le Comité exécutif national des travaillistes refuse, invoquant le coût et les risques d’une élection partielle. L’aile gauche du parti accuse aussitôt Starmer d’avoir imposé cette décision pour barrer la route à un rival. La voie de contournement finit par se présenter : en mai, le comité l’autorise à se présenter dans une autre circonscription, Makerfield, et le 19 juin il devance le candidat de Reform UK. C’est sans doute cette victoire qui a poussé Starmer à annoncer sa démission : il n’avait plus aucune chance de se maintenir.
La liste des candidats à la direction du parti n’est pas encore arrêtée, mais le suspense semble mince. Rayner ne montre aucune envie d’entrer en lice, et Streeting a déjà annoncé qu’il soutiendrait Burnham. Comme l’écrit la BBC, tout indique que ce dernier deviendra Premier ministre dans quelques semaines. D’ici à l’élection du nouveau chef du parti, prévue à la mi-juillet, c’est Starmer lui-même qui expédiera les affaires courantes.
On sait peu de chose des projets de Burnham. À la veille du scrutin de Makerfield, il refusait d’aborder la politique nationale, au motif qu’il ne briguait « qu’un siège de député ». On ignore s’il dispose d’un programme abouti et qui il verrait dans un futur gouvernement. Ses vues en politique étrangère restent tout aussi floues : le politologue Anand Menon le tient pour favorable à un retour du Royaume-Uni dans l’Union européenne — position proche de celle de la majorité des travaillistes —, mais Burnham préfère ne pas se prononcer publiquement, de peur de s’aliéner une partie de l’électorat.
Reste à savoir si le futur cabinet réussira là où les précédents ont échoué. En dix ans, le pays a connu six Premiers ministres, sans qu’aucun parvienne à rendre au Royaume-Uni la stabilité perdue avec le séisme politique du Brexit. C’est plutôt l’inverse : travaillistes et conservateurs, qui se sont partagé le pouvoir pendant des décennies, peinent de plus en plus à résister à des forces plus radicales. Selon les derniers sondages, l’extrême droite de Reform UK arrive en tête avec 25 %, devant les travaillistes et les conservateurs à 18 % chacun, et les Verts, quatrièmes, à 15 %.
Dès 2022, The Economist avait surnommé le Royaume-Uni « Britaly », pour souligner un niveau d’instabilité politique digne de l’Italie. Aujourd’hui, la comparaison tourne au désavantage de Londres : à Rome, le gouvernement en place tient depuis près de quatre ans.