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Que se passe-t-il dans le détroit d’Ormuz ? Pourquoi les États-Unis ont-ils eux-mêmes lancé un blocus et en quoi cela diffère-t-il des actions de l’Iran
«La neutralité de Malte lui a souvent été bénéfique en période de conflit». Une interview avec John Gatt-Rutter

«La neutralité de Malte lui a souvent été bénéfique en période de conflit». Une interview avec John Gatt-Rutter

John Gatt-Rutter John Gatt-Rutter

John Gatt-Rutter a fait sa carrière au Proche-Orient comme diplomate européen et diplomate maltais. Il a notamment été représentant de l’Union européenne auprès des Palestiniens de 2011 à 2015, puis chef de de la lutte contre le terrorisme au service diplomatique de l’Union européenne de 2015 à 2019. Il travaille désormais pour des cabinets de conseil en affaires stratégiques.

Guillaume de Sardes : Vous avez été ambassadeur de l’Union européenne à Jérusalem. Vous connaissez donc parfaitement le Proche-Orient. Le 28 février, la coalition formée par les États-Unis et Israël a attaqué l’Iran en violation du droit international. La guerre semble aujourd’hui dans une impasse, alors que ses conséquences économiques, dues à la fermeture du détroit d’Ormuz, sont de plus en plus préoccupantes. Pensez-vous qu’une résolution rapide de ce conflit soit possible ? Selon quelles modalités ? Quels pays pourraient s’entremettre pour favoriser la paix ? 

John Gatt-Rutter : Je ne crois pas que beaucoup s’attendaient à un conflit long. Les États-Unis et Israël semblaient miser sur une opération militaire rapide, ciblée et décisive pour affaiblir l’Iran et l’amener à adopter une position plus conciliante dans d’éventuelles négociations. Or, le régime iranien lutte manifestement pour sa survie politique, ce qui change les calculs. La véritable question est de savoir si des voix plus modérées, en Iran, aux États-Unis, en Israël et dans la région, sauront s’imposer pour chercher une issue diplomatique. Cela exigera du temps, de la rigueur et l’implication sérieuse de médiateurs extérieurs. Les premiers pourparlers directs entre les États-Unis et l’Iran, facilités par le Pakistan, constituent un signal encourageant, mais ils ne suffiront pas à eux seuls : un processus durable nécessitera bien plus qu’un simple cycle de discussions.

Les États-Unis ne souhaitent pas s’enliser dans un nouveau conflit prolongé au Moyen-Orient, tandis que de nombreux pays s’inquiètent, à juste titre, des répercussions sur l’inflation, l’énergie et la sécurité globale. Dans ce contexte, le risque serait de conclure un accord précipité, fondé sur des termes flous et difficilement applicables, qui laisserait subsister de nombreuses incertitudes, notamment en ce qui concerne le détroit d’Ormuz.

Guillaume de Sardes : Pensez-vous réaliste d’imaginer que l’on puisse revenir dans les mois à venir, à supposer que la guerre se termine, à la libre circulation des navires dans le détroit d’Ormuz ? L’Iran semble vouloir en conserver le contrôle et imposer une taxe de passage en réparation des destructions subies, à la manière du Danemark qui a perçu pendant quatre siècle (jusqu’en 1857) un péage sur tous les navires traversant le détroit d’Öresund entre la mer du Nord et la Baltique.

John Gatt-Rutter : Il est en effet tentant pour l’Iran d’essayer de conserver le contrôle du détroit et d’y imposer un droit de passage. Les revenus seraient importants et pourraient servir à la reconstruction du pays. Les États-Unis ne peuvent cependant permettre un tel état de fait. Il s’agit avant tout pour eux d’un enjeu de puissance. Depuis des décennies, les États-Unis et leurs partenaires maintiennent une présence navale destinée à garantir la liberté de navigation et la fluidité des échanges commerciaux. Y renoncer entrainerait une perte de crédibilité trop importante pour que les États-Unis puissent y consentir. 

Dans ce contexte, le danger me paraît être que l’Iran tente de pousser son avantage, ce qui ne manquerait pas d’exacerber les tensions et de relancer la guerre. À mon avis, personne n’a intérêt à laisser à l’Iran le contrôle exclusif du détroit. La mise en place d’un mécanisme de supervision assuré par une coalition internationale pourrait constituer une solution crédible. 

Par ailleurs, des initiatives comme le corridor économique Inde–Moyen-Orient–Europe ou l’accord de libre-échange récemment conclu entre l’Inde et l’Union européenne pourraient servir de leviers pour renforcer la coopération régionale et stabiliser les flux commerciaux.

Guillaume de Sardes : Les États-Unis ont lancé cette guerre sans tenir compte des intérêts de leurs alliés arabes, ni même sans être en mesure d’assurer leur sécurité. Aux Émirats arabes unis, par exemple, l’aéroport international de Dubaï et des centres de données d’Amazon ont été endommagés par des frappes de drones. Au Qatar, le terminal géant de liquéfaction de gaz de Ras Laffan a dû être fermé à la suite de frappes de drones iraniens. En Arabie saoudite, c’est la raffinerie de Ras Tanura qui a été endommagée, etc. On compte déjà dans ces pays des dizaines de morts et de blessés. M. Trump menace maintenant de détruire les centrales électriques iraniennes, ce qui entrainerait vraisemblablement la destruction par l’Iran, en représailles, des infrastructures énergétiques des pays du Golfe. Comment expliquez-vous qu’il tienne si peu compte des intérêts des pays arabes alliés ? Cela pourrait-il conduire ces derniers à revoir leur alliance avec les États-Unis, ou bien en sont-ils trop dépendants pour envisager tout réajustement 

John Gatt-Rutter : Ce ne serait pas la première fois que les alliés arabes des États-Unis doutent de l’engagement américain en matière de sécurité… Récemment, la frappe israélienne à Doha visant de hauts dirigeants du Hamas a ravivé les inquiétudes quant à la capacité – ou à la volonté – des États-Unis de garantir la sécurité de leurs alliés. En 2019, déjà, l’Arabie saoudite avait jugé timorée la réponse de Washington aux frappes de drones iraniens contre les installations pétrolières d’Abqaïq et de Khurais. Riyad avait alors cherché à obtenir une garantie de sécurité ferme de la part des États-Unis, susceptible de dissuader l’Iran, en contrepartie d’une normalisation de ses relations avec Israël. De telles demandes se heurtent à la Constitution américaine, qui dispose qu’un traité de défense nécessite l’approbation des deux tiers du Sénat, ce qui est dans les faits difficile à obtenir. 

Les alliés des États-Unis dans le Golfe pourraient aujourd’hui être incités à diversifier leurs partenariats de sécurité, notamment avec la Chine, le Pakistan et l’Union européenne, tout en renforçant leur autonomie stratégique et le rôle du Conseil de coopération du Golfe. Néanmoins, leur dépendance à l’égard des États-Unis reste profonde et durable. Tout récemment, plusieurs capitales du Golfe ont affirmé que la fermeture des bases américaines sur leur territoire relevait de leur seule souveraineté, et qu’elle ne pouvait être exigée par l’Iran. Un brusque revirement d’alliance est donc très improbable.  

L’accord stratégique de défense mutuelle signé 17 septembre 2025 entre l’Arabie saoudite et le Pakistan me parait cependant marquer une inflexion : une évolution vers une architecture de sécurité moins exclusivement centrée sur les États-Unis semble se dessiner.

Guillaume de Sardes : Votre pays, Malte, affiche le taux de dépendance énergétique aux importations le plus élevé de toute l’Union européenne : 98%. Les produits pétroliers représentent 86% de ses importations énergétiques, mais c’est le GNL qui est le plus stratégique parce qu’il alimente l’unique centrale électrique du pays. Le prix de ce GNL, que Malte achète sur le marché spot, a doublé. Quelles conséquences de cette augmentation seraient à craindre pour l’économie maltaise 

John Gatt-Rutter : Malte affiche l’une des économies les plus solides d’Europe. Au premier semestre 2025, elle a enregistré la croissance la plus élevée de l’Union européenne : son produit intérieur brut a progressé de 3,1 % en termes réels, bien au-dessus des moyennes de l’UE (1,4 %) et de la zone euro (1,3 %). Sa dette publique reste inférieure à 50 % du PIB, tandis que le déficit devrait se situer autour de 3,3 % cette année. Le pays bénéficie ainsi d’une marge de manœuvre lui permettant d’amortir la hausse des coûts de l’énergie grâce à des subventions, estimées entre 80 et 100 millions d’euros.

Hélas, les répercussions du conflit ne se limiteront pas aux prix de l’énergie. C’est surtout la raréfaction des produits dérivés du pétrole et du gaz — notamment le carburant aérien — qui pourrait peser sur l’économie maltaise, fortement dépendante des importations.  Les agriculteurs, quant à eux, s’attendent à une hausse des prix des engrais. 

La guerre en Iran a une dimension déstabilisante pour le commerce maritime mondiale. Des centaines de navires sont encore bloqués dans le Golfe persique, notamment des porte-conteneurs, ce qui réduits les capacités de transport. Ce n’est pas tout, l’augmentation des coûts d’assurance pour le transport maritime sera inévitablement répercutée sur les consommateurs… Bref, tous les déplacements, entrants comme sortants, deviendront plus coûteux. 

En tant qu’état insulaire, Malte demeure particulièrement vulnérable aux chocs extérieurs, qu’il s’agisse de perturbations commerciales ou de fluctuations des prix de l’énergie.

Guillaume de Sardes : Malte est depuis des siècles un pays ouvert sur la mer. Votre registre de pavillon — plus de 10 000 navires, premier d’Europe, sixième mondial — constitue l’un des piliers de votre économie, avec une contribution à hauteur de 14% au PIB. Or la fermeture du détroit d’Ormuz, les attaques de drones iraniens sur Chypre, et les menaces de Trump d’escalader encore le conflit créent une insécurité maritime sans précédent dans le Golfe et en Méditerranée orientale. Une insécurité persistante pourrait toucher gravement le secteur maritime. Comment votre gouvernement, fort de sa neutralité constitutionnelle, se positionne-t-il face à un conflit désastreux créé par deux alliés de l’UE — les États-Unis et Israël 

 John Gatt-Rutter : Malte s’est rapprochée d’Israël ces dernières années, malgré son soutien historique aux Palestiniens et la dévastation massive de Gaza par l’État hébreux. Elle s’est également montrée globalement réticente à critiquer les États-Unis et a plaidé pour une approche prudente de l’Union européenne face aux différentes menaces émanant de Washington. Le vice-Premier ministre Ian Borg a d’ailleurs été l’un des rares responsables gouvernementaux invités à l’investiture du président Trump.

La neutralité de Malte lui a souvent été bénéfique en période de conflit : elle a ainsi été choisie pour présider l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) en 2024, après que la Russie a opposé son veto à la candidature de l’Estonie. Malte s’est toujours perçue comme un pont, une forme de médiateur, une île neutre au cœur de la Méditerranée appelant au dialogue entre le Sud et le Nord, l’Est et l’Ouest. C’est d’ailleurs en raison de sa position stratégique, neutre et centrale en Méditerranée que Malte a été choisie pour accueillir le président George W. Bush et le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev lors d’un sommet en décembre 1989, considéré comme ayant contribué à la fin de la guerre froide.

Guillaume de Sardes : La guerre en Iran frappe Malte de plein fouet sur le plan énergétique et fait peser une menace sur son modèle maritime. Mais de ce chaos pourrait naître des opportunités. Un pavillon neutre dans des eaux en guerre devient un actif rare. Des armateurs cherchent des ports sûrs au centre de la Méditerranée pour se ravitailler et réparer leurs navires. Des investisseurs cherchent des juridictions stables pour domicilier leurs actifs, etc. Avez-vous identifié des opportunités économiques dans cette crise ?

John Gatt-Rutter : Ces opportunités existent. Malte est en train d’agrandir son Freeport, de moderniser ses infrastructures portuaires et d’investir dans les services maritimes. Le pays semble avoir récemment acquis un avantage concurrentiel sur Chypre en proposant des registres maritimes et des services efficaces aux compagnies de navigation internationales. Malte met en avant, avec un certain succès, son statut de juridiction sûre et stable au sein de l’Union européenne.

La crise qui touche le Golfe pourrait permettre à Malte de renforcer son rôle de place financière, notamment en attirant des gestionnaires de fonds, des family offices et des sièges de multinationales. Parmi ses atouts figurent une main-d’œuvre anglophone, l’accès au marché unique européen et un régime fiscal compétitif. Malte a été à l’avant-garde des efforts européens pour encadrer la blockchain et les cryptomonnaies, et cherche désormais à jouer un rôle similaire dans la gouvernance de l’intelligence artificielle et de la fintech.

Enfin, Malte pourrait attirer une clientèle touristique à plus forte capacité de dépense. Si elle ne peut rivaliser avec Dubaï dans l’hôtellerie de luxe, elle peut capitaliser sur la richesse de son patrimoine culturel. Les investissements récents dans la préservation du patrimoine ne relèvent pas uniquement d’une logique culturelle, mais aussi d’une stratégie économique.

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