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«Une récession mondiale avec des caractéristiques de stagflation serait inévitable». Une interview avec Dejan Šoškić

Dejan Šoškić Dejan Šoškić

Guillaume de Sardes : En attaquant l’Iran le 28 février, les États-Unis et Israël se sont lancés dans ce qui apparaît de plus en plus comme une entreprise hasardeuse. Non seulement la victoire rapide espérée n’a pas eu lieu, mais l’Iran résiste militairement à la coalisation formée par ces deux pays. Il utilise maintenant la fermeture partielle du détroit d’Ormuz, où transite habituellement 20% du pétrole (soit 20 millions de barils/jour) et 25% du GNL mondial, comme levier stratégique. Des possibilités de contournement existent via le pipeline saoudien Est–Ouest (vers la mer Rouge) et le pipeline émirati vers Fujairah mais pour une capacité d’environ 5 millions de barils/jour. Quelques pétroliers franchissent encore le détroit (1 millions barils/jour). Le déficit non compensé est donc aujourd’hui d’environ 14 millions de barils par jour — soit environ 14 % de la consommation mondiale.

Face à ce choc, les leviers disponibles sont limités. La production additionnelle mobilisable à court terme est estimée à 2 millions de barils par jour au maximum. Le recours aux réserves stratégiques mondiales — environ 400 millions de barils — permettrait d’injecter 3 à 4 millions de barils/jour supplémentaires, mais sur une durée nécessairement courte. La substitution totale disponible est donc au mieux 6 millions de barils par jour ce qui est insuffisant pour compenser le choc d’offre. Dès lors, une hausse de prix est inévitable pour rééquilibrer le marché par compression de la demande. Jusqu’où le prix du baril pourrait-il monter ?

Dejan Šoškić : Il est difficile de le dire à ce stade. Si l’on regarde les épisodes précédents de prix élevés du pétrole (2008 et 2022), dans les deux cas il n’y avait pas de baisse physique de la production mondiale ni des capacités de transport. Cette fois-ci, ce n’est pas le cas. Les capacités de transport et les infrastructures de production sont perturbées, et cela pour une période prolongée. Par ailleurs, l’ampleur réelle de la baisse potentielle de la production, du stockage et du transport reste très incertaine et dépendra largement de l’évolution du conflit dans les semaines et mois à venir. Cependant, comme la demande d’énergie appartient à la catégorie des biens à demande dite inélastique, l’effet sur les prix peut être disproportionné par rapport à la variation de l’offre. Il ne serait donc pas surprenant que les prix du pétrole et du gaz dépassent les niveaux de 2008 et 2022, et ce pour une période prolongée.

Quels seront les effets à court terme de cette hausse des prix sur l’économie mondiale ? Ces effets négatifs sont-ils encore évitables ? Quels pays seront les plus touchés ?  

À court terme, l’effet principal sera une inflation par les coûts. Le coût de l’énergie se répercutera directement sur les indices des prix à la consommation, mais aura aussi des effets secondaires sur les prix des autres biens et services via l’augmentation des coûts de transport et de production. En outre, une éventuelle pénurie d’engrais produits dans le Golfe pourrait se traduire par une hausse des prix alimentaires, avec un impact direct supplémentaire sur l’inflation. L’augmentation du coût de la vie pourrait entraîner des hausses de salaires, constituant un autre facteur d’inflation par les coûts. La réponse monétaire classique à ces chocs d’offre consiste à relever les taux d’intérêt afin de contenir les effets secondaires de l’inflation, mais cela freine la croissance économique et peut conduire à une stagnation généralisée voire à une récession. Les pays européens pourraient être parmi les plus durement touchés. Il est désormais trop tard pour éviter totalement les effets négatifs, mais si le conflit devait se terminer rapidement, ils seraient moins sévères, bien que susceptibles de durer plusieurs années.

On semble encore loin d’une résolution du conflit. S’il devait durer encore plusieurs mois, quelles seraient les conséquences sur l’économie mondiale, sachant que l’utilisation de l’énergie est extrêmement corrélée à la production économique (la corrélation est supérieure à 0,95) ?

Une récession mondiale avec des caractéristiques de stagflation serait, selon moi, inévitable. Dans ces circonstances, les réponses traditionnelles de politique économique fonctionnent en grande partie mal.

Dans ce contexte périlleux pour l’économie européenne, le premier ministre de la Belgique, M. Bart De Wever, a déclaré du 14 mars 2026 dans une interview au quotidien belge L’Écho : « Nous devons normaliser les relations avec la Russie et retrouver l’accès à une énergie bon marché. » Cette position est cependant loin de faire consensus. Pensez-vous que l’Union européenne, en cas de grave crise économique, pourrait malgré tout chercher à se reconnecter au gaz russe ? Pensez-vous que le Kremlin accepterait, sachant que le 4 mars, Vladimir Poutine a suggéré que, plutôt que de subir l’embargo européen (fin des achats de gaz fin 2027), la Russie pourrait rediriger dès maintenant ces volumes vers d’autres marchés plus rentables ?

L’économie européenne doit disposer d’une énergie relativement bon marché (comparable à celle des États-Unis et de la Chine) pour espérer préserver et éventuellement améliorer sa compétitivité sur le marché mondial. Sans énergie relativement bon marché pour l’UE, il m’est difficile d’imaginer un autre scénario qu’une croissance faible ou négative accompagnée d’une désindustrialisation continue. Une initiative diplomatique en faveur de la paix et de la sécurité en Europe, à l’image de celle qui a conduit à la création de l’OSCE, mériterait d’être lancée.

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