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«Le sort de l’Ukraine se jouera dans la durée». Une interview avec Jean de Gliniasty

Jean de Gliniasty Jean de Gliniasty

Jean de Gliniasty est un diplomate français. Il a notamment été Ambassadeur de France en Russie de 2009 à 2013, pays sur lequel il a écrit de nombreux articles et essais.

Guillaume de Sardes : La guerre qui oppose la Russie à l’Ukraine soutenue par l’OTAN dure maintenant depuis plus de quatre ans. Le président français M. Macron a écrit son compte X : « Cette guerre est un triple échec pour la Russie : militaire, économique, stratégique. » (24 février 2026). Cette évaluation paraît un peu optimiste quand on pense que la Russie occupe aujourd’hui un cinquième du territoire ukrainien (ce qui correspond grosso modo à la superficie de la Bulgarie), que, malgré les sanctions, sa croissance moyenne sur la période 2022-2025 a été de 2% (contre 1,5% pour l’Union européenne) et que la Russie n’est pas isolée sur le plan diplomatique, notamment au sein des BRICS. D’un autre côté, il est vrai que l’Ukraine résiste héroïquement et que le front, malgré la poussée russe, ne s’est pas effondré. Comment évaluez-vous la situation globale après quatre ans de conflit ?  

Jean de Gliniasty : Il est de fait que la Russie a perdu l’Ukraine. En 2010, M. Ianoukevitch, considéré comme pro-russe, a été élu à la présidence ukrainienne au terme d’élections considérées comme honnêtes par l’OSCE. Les premières manifestations de Maïdan, en décembre 2013, étaient dirigées contre la corruption du régime et l’abandon de l’accord d’association avec l’Europe plutôt que contre la Russie. À l’époque, le Parti des régions, pro-russe, représentait encore un tiers de l’électorat. L’invasion a définitivement mis fin à cette diversité et uni le peuple ukrainien, au-delà des différences de culture ou de langue, dans une commune et durable détestation de la Russie. C’est là le grand échec de M. Poutine. Le reste — échecs militaires initiaux et guerre d’attrition, gains territoriaux, efficacité relative des sanctions économiques, succès diplomatiques permettant de mettre fin à l’isolement de la Russie — risque finalement d’apparaître secondaire par rapport à la perte de l’Ukraine, qui demeurera, si elle survit en tant qu’État, ancrée au monde occidental. Mais peut-être que le président russe a estimé que l’Ukraine était déjà perdue pour la Russie et qu’il a tenté une sorte de coup de poker pour la récupérer. Là, c’est un échec, du moins tant que l’Ukraine tient militairement. Le courage et les qualités militaires des Ukrainiens peuvent le laisser supposer, mais en cas d’impasse persistante des négociations, le sort de l’Ukraine se jouera dans la durée.

Des discussions ont actuellement lieu à Genève entre les Américains et les Russes. Pourriez-vous nous dire quels en sont les enjeux dans le cadre de la guerre en Ukraine et, plus largement, dans celui des relations russo-américaines ? 

À Anchorage, le 15 août 2025, M. Poutine a posé des conditions pour un accord de paix : éradication des causes profondes de la guerre (OTAN, langue russe, Église orthodoxe…) et surtout retrait des forces ukrainiennes de la zone du Donbass non occupée par les Russes (quoique constitutionnellement annexée) et fortement fortifiée par les Ukrainiens (Kramatorsk, Sloviansk…). Ces conditions sont clairement inacceptables pour les Ukrainiens, du moins tant qu’ils tiennent militairement.

Le plan en 28 points présenté par M. Trump le 20 novembre 2025 reflétait en grande partie les positions russes. Il a été qualifié de capitulation par les Européens, qui ont obtenu, dans un nouveau plan en 20 points présenté fin décembre, la prise en compte des préoccupations ukrainiennes, notamment sur la question des garanties de sécurité données à l’Ukraine en cas d’accord.

La « coalition des volontaires » européens a marqué la disponibilité de certains pays pour participer à ces garanties, notamment par des troupes au sol (mais pour la plupart sous condition d’un « parapluie » américain). Il semble que la nouvelle séquence de négociation ouverte à Abou Dhabi en janvier et en février, et à Genève, ait permis de clarifier certains points, en particulier la participation des Américains aux garanties de sécurité, le contrôle de la ligne de démarcation, l’OTAN, certaines des causes profondes de la guerre, mais elle n’a pas réglé la question territoriale.

Il est difficile de dire si la Russie était vraiment prête à signer en cas d’accord sur ses propositions. Mais il semble bien que la question se réglera sur le terrain.

Les Européens soutiennent l’idée d’une paix de compromis où Russie et Ukraine se rencontreraient à mi-chemin de leurs positions respectives. Le problème, me semble-t-il, est que les concessions qu’ils espèrent de la part de M. Poutine portent essentiellement sur les points qui l’ont conduit à entrer en guerre, par exemple la présence de troupes de l’OTAN sur le territoire ukrainien. Pensez-vous qu’un tel accord puisse être conclu, ou bien la paix se fera-t-elle aux conditions russes ? À quel horizon, selon vous ?  

Le problème est qu’après l’échec regrettable des accords de Minsk (2015), dont ils n’ont pas su obtenir la mise en œuvre, les Européens, pour des raisons parfaitement justifiables, n’ont pas eu d’autre position que celle des Ukrainiens. Ils n’ont pas montré de capacité autonome, au moins publique, à présenter des solutions de compromis qui leur soient propres. Comme Kiev, ils ont longtemps défendu le retour aux frontières de 2014, puis aux lignes de 2022. Ils ont pesé, publiquement dans le cas de M. Boris Johnson, pour que M. Zelensky ne poursuive pas la négociation, déjà en phase finale, du compromis élaboré à Istanbul en avril 2022.

Bousculés par les initiatives de M. Trump, ils ont travaillé dans deux directions : élaborer, au sein de la coalition des volontaires, des garanties de sécurité applicables à l’Ukraine en cas d’accord, et influer sur Washington pour que les Américains cessent de ne faire pression que sur Kiev et modifient leurs propositions de compromis en prenant en compte les intérêts ukrainiens. Ce qui les a rendues, du même coup, inacceptables pour Moscou.

En tout cas, les Russes n’accepteront jamais de troupes de membres de l’OTAN sur le territoire ukrainien, ce qui reviendrait pour eux à reconnaître leur défaite, du moins par rapport aux buts de guerre qu’ils invoquent. Le processus entamé par M. Trump connaît actuellement une pause liée à la guerre en Iran et à la difficulté de trouver un compromis territorial. En attendant, les Russes poursuivent leur pression sur la ligne de front en espérant obtenir par la force ce qu’ils n’ont pas obtenu par la négociation.

Dans la guerre d’attrition qui se déroule actuellement, en dépit de l’aide occidentale, la Russie a pris l’avantage grâce à la taille de son économie et de sa population. Pensez-vous que les objectifs russes pourraient aller au-delà de la prise complète des quatre oblasts récemment annexés ? L’Institute for the Study of War (ISW), basé à Wahington, estime notamment que la Russie pourrait chercher à poursuivre la guerre pour atteindre Odessa, afin de priver l’Ukraine de son accès à la mer Noire. Cela vous paraît-il possible ?

De la connaissance des véritables objectifs russes dépend le bien-fondé d’éventuelles concessions ukrainiennes. La perte des cinq oblasts (Lougansk, Donetsk, Zoporijja, Kherson, Crimée) serait cher payé pour que les Russes recommencent leur offensive plus tard à partir de meilleures positions. D’autant plus qu’à intervalles réguliers, M. Poutine ou son ministre M. Lavrov mentionnent la « Novaia Rossia » ou Nouvelle Russie comme but de guerre russe, ce qui inclut le port d’Odessa, dont l’occupation impliquerait l’étouffement économique de l’Ukraine.

Au lieu de saluer le plan en 28 points de Trump, qui prenait largement en compte leurs préoccupations, les Russes ont « chipoté » et, sans le récuser formellement, ont demandé à négocier les détails. Les Russes ont dit à plusieurs reprises qu’ils voulaient les quatre oblasts (la Crimée n’étant plus un sujet pour eux) et l’éradication des causes profondes de la guerre, mais l’ambiguïté demeure quant à leurs réelles intentions.

Cette incertitude sur les objectifs russes fait que les garanties de sécurité seront la clef d’un éventuel accord. Il semble qu’on ait progressé sur ce point à Abou Dhabi et à Genève, mais la question est lancinante. On peut constater en tout cas que de nombreux facteurs pèsent à Moscou en faveur d’un compromis territorial : résistance des Ukrainiens, stagnation économique, lassitude croissante de la population, limitation par les sanctions des ressources issues d’exportations d’hydrocarbures en baisse, dégradation des positions diplomatiques de la Russie dans le Caucase, en Asie centrale et ailleurs.

Cependant, la guerre en Iran va sans doute donner une bouffée d’oxygène aux exportations et aux prix du pétrole russe, et donc aux ressources financières de Moscou (les États-Unis ont autorisé l’Inde à continuer d’importer du pétrole russe pendant encore un mois sans encourir de droits de douane punitifs). La moindre faiblesse ukrainienne sur le terrain serait aussi une incitation à continuer la guerre au-delà des quatre oblasts. Les Russes ont dit qu’ils rempliraient leurs objectifs par la négociation ou par la guerre, mais il est à craindre que la poursuite de la guerre ne comporte le risque d’une extension de ceux-ci face à une Ukraine exténuée et dévastée.

Depuis quelques mois, la Russie semble avoir modifié sa stratégie militaire en intensifiant ses attaques contre le réseau énergétique ukrainien et des infrastructures essentielles comme les chemins de fer, les ponts, etc. Même si une paix était signée cette année, ces destructions limiteront les possibilités de reprise économique. On peut également imaginer qu’il y aura d’intenses affrontement politiques en Ukraine. Comment voyez-vous l’après-guerre en Ukraine ?  

Les Russes avaient déjà bombardé les sites énergétiques durant l’hiver 2024-2025, mais à une petite échelle. Une brève trêve a même été observée, car les Ukrainiens ont attaqué de leur côté des sites pétroliers russes. Plus récemment, le terminal pétrolier de Novorossiisk a été gravement touché, suscitant l’inquiétude des Kazakhstanais, qui exportent une partie de leurs hydrocarbures via la Russie, et la préoccupation des Américains.

Cet hiver, toutes les infrastructures ukrainiennes ont été visées et l’intensité des bombardements a été sans précédent. C’est la manifestation de la montée en puissance de la production russe de drones (1000 par mois) et de missiles, une tentative de destruction de la base industrielle et énergétique de l’effort de guerre ukrainien, mais surtout un moyen de faire pression sur l’opinion. Comme d’habitude, le résultat a été l’inverse de ce qui était attendu, car les Ukrainiens ont resserré leurs rangs.

L’après-guerre dépendra de la suite des négociations ou des combats. S’il y a un accord, celui-ci contiendra des dispositions sur la reconstruction du pays, et c’est d’ailleurs le cas des plans en 28 points ou en 20 points. Les Russes ont même envisagé d’y consacrer une partie des avoirs gelés par les Européens. Les Américains entendent jouer un rôle directeur dans l’opération, et il est probable qu’ils y parviennent. Ce sera une tâche considérable, mais pas insurmontable, vu la mobilisation des Ukrainiens, la volonté de tous de participer au redressement du pays et les possibilités économiques qu’il ouvre.

S’il n’y a pas d’accord et si la guerre continue, l’Ukraine continuera à voir ses infrastructures systématiquement démolies et devra compter sur l’aide européenne pour les maintenir. Tant que la guerre se prolongera, la position politique de M. Zelensky, excellent chef de guerre, restera forte. En cas d’accord et d’élections, il est probable qu’il doive partir, comme l’ont fait dans le passé Churchill ou de Gaulle après la victoire de 1945. En cas de défaite ukrainienne et de capitulation (hypothèse encore peu probable et inenvisageable pour les Européens), la situation politique sera très confuse et les Russes voudront avoir leur mot à dire…

D’un point de vue plus large, la guerre en Ukraine a accéléré et rendu visible l’émergence d’un monde multipolaire, où l’Occident ne paraît plus du tout en mesure de déterminer l’issue des conflits. Son pouvoir s’est érodé après qu’il a atteint une apogée dans les années 1990. On entrerait donc, selon le professeur John J. Mearsheimer, dans une période de « nouvelle guerre froide ». Selon lui, le monde serait désormais et durablement organisé autour de trois pôles : les États-Unis, la Chine et la Russie, ces deux dernières étant alliées. Partagez-vous cette analyse ? Ou bien pensez-vous que, une fois la paix conclue, les relations pourront reprendre entre la Russie et l’États-Unis (ce que semble souhaiter M. Trump) et la Russie et l’Union européenne (ce qui ne semble pas être la position d’Ursula von der Leyen et Kaja Kallas) ?   

Au temps de sa puissance, l’Occident, même vainqueur, n’a jamais été en mesure de déterminer l’issue des conflits, que ce soit au Viêt-Nam, en Irak, en Libye ou ailleurs. A fortiori maintenant. La multipolarité qui s’annonce sera certes organisée autour de la rivalité sino-américaine, mais elle sera beaucoup plus fluide que la Guerre froide.

De nouveaux pôles de puissance sont apparus autour de pays maintenant développés, dynamiques, avides d’influence, de puissance et de rayonnement (Turquie, Inde, Indonésie, Brésil…). L’Europe, sans pouvoir encore accéder à la puissance, cherche aussi à jouer un rôle. La Russie, affaiblie après sa guerre en Ukraine, voudra plutôt tirer son épingle du jeu, rester un pôle d’influence, renouer avec l’Occident sans sacrifier sa relation avec la Chine, retrouver ses positions dans le Caucase ou en Asie centrale, les consolider en Afrique (où elles sont plus fragiles qu’il ne le paraît) et partout ailleurs.

La Guerre froide était une forme d’organisation du monde assez fixe et prévisible qui ne se reproduira pas. Le jeu va devenir plus ouvert et plus instable. M. Trump voudrait déjà normaliser ses relations avec la Russie pour l’éloigner un peu de la Chine et surtout pour y cultiver des « opportunités d’affaires », comme on dit. L’Europe y est peu prête, sa politique étant fortement influencée par les pays d’Europe centrale (la « ministre des affaires étrangères » estonienne Mme Kaja Kalas, le commissaire à la Défense lituanien M. Kubilius, et même la présidente allemande de la Commission), mais en cas d’accord en Ukraine cette position peut évoluer et l’on risque d’assister à une course au marché russe.

Le sort de la guerre en Iran introduira aussi une sorte de redistribution des rôles dont il n’est pas sûr que Washington soit le bénéficiaire. En fait, la notion de « multi-alignement » mise en avant par l’Inde me paraît plus correspondre à la réalité que celle d’un retour de la Guerre froide. Mais il est sûr que la situation sera incomparablement plus dangereuse.

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