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OCS de Bichkek : deux récits pour une même multipolarité

OCS de Bichkek : deux récits pour une même multipolarité

Le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), réuni les 31 août et 1er septembre 2026 à Bichkek, capitale du Kirghizistan, marquait le vingt-cinquième anniversaire de l’organisation et rassemblait les dix chefs d’État membres — Russie, Chine, Inde, Iran, Pakistan, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Ouzbékistan et Biélorussie — ainsi que des représentants de dix-sept pays partenaires et de six organisations internationales. Vingt-huit documents y ont été signés, au premier rang desquels la Déclaration de Bichkek. Mais au-delà de ce cadre commun, la presse russe et la presse chinoise en ont proposé des lectures sensiblement différentes, révélatrices des priorités propres à chacune des deux puissances qui dominent l’organisation.

Le récit russe : la sécurité, la souveraineté financière et la défiance vis-à-vis de l’Occident

Dans son discours devant le Conseil des chefs d’État, Vladimir Poutine a résumé le quart de siècle écoulé en affirmant que l’OCS s’était « renforcée et développée, se transformant en l’un des centres autonomes et influents du monde multipolaire en formation ». Mais l’accent mis par la couverture russe porte moins sur cette rhétorique générale que sur des enjeux concrets de souveraineté face à l’Occident. Poutine s’est ainsi prononcé en faveur de la création d’une Banque de développement de l’OCS, en insistant sur le fait qu’elle devrait être « aussi indépendante que possible des systèmes financiers des pays qui utilisent les instruments économiques comme une arme politique » — allusion transparente aux sanctions économiques occidentales frappant la Russie, mais aussi Cuba, le Venezuela, le Myanmar, l’Afghanistan, la Corée du Nord, etc. Il a également plaidé pour un élargissement du Conseil de sécurité de l’ONU.

Kommersant situe ces prises de position dans un cadre plus large de contestation des institutions issues des accords de Bretton Woods signés en 1944, créant notamment le FMI et la Banque mondiale, ainsi que de l’Organisation des Nations unies telle qu’elle a été créée 1945. Le quotidien cite le vice-ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Riabkov, pour qui les pays de l’OCS et des BRICS souhaitent « mettre en conformité les institutions de Bretton Woods avec le rapport de force réel de l’économie mondiale est un impératif » et « plaident pour une réforme globale de l’ONU afin d’accroître son caractère démocratique, sa représentativité et son efficacité ». Kommersant relève également, par la voix du conseiller diplomatique de Poutine Iouri Ouchakov, une dimension identitaire revendiquée par Moscou : les membres de l’OCS partageraient des « valeurs spirituelles et morales proches ou similaires » qu’ils entendraient précisément « promouvoir sur la scène internationale » — présentant ainsi l’organisation moins comme une simple alliance d’intérêts que comme un bloc de civilisation face à l’Occident.

Le récit chinois : la gouvernance mondiale, le multilatéralisme économique et « l’esprit de Shanghai »

La presse chinoise adopte un registre sensiblement différent, plus institutionnel et technocratique, et nettement moins centré sur la confrontation directe avec l’Occident. Xi Jinping y a présenté un « plan en quatre points » : promouvoir une mondialisation économique inclusive et bénéfique à tous, en consolidant la coopération dans le commerce, l’investissement, la connectivité et l’énergie, tout en l’étendant à l’intelligence artificielle, à l’économie numérique et à l’industrie verte ; affirmer l’égalité de tous les États quelle que soit leur taille et le règlement des différends par le dialogue plutôt que par la confrontation ; soutenir la mise en œuvre de son Initiative pour la gouvernance mondiale (GGI), lancée l’an dernier au sommet de Tianjin et qui aurait depuis reçu, selon le Global Times, le soutien de près de cent soixante pays ; et perpétuer l’« esprit de Shanghai » dans la construction d’une « communauté de destin partagé ».

Un point significatif du discours chinois est la manière dont Xi Jinping a présenté l’absence d’alliance formelle comme la principale leçon du quart de siècle écoulé par l’OCS : « trouver la bonne manière de coexister sans alliance, sans confrontation, et sans cibler de tierce partie » — formule qui, sans jamais nommer les États-Unis ni l’OTAN, s’y oppose en creux, en présentant le modèle chinois de coopération régionale comme une alternative plus stable que les systèmes d’alliances militaires occidentaux.

Sur la Banque de développement de l’OCS, la presse chinoise adopte un ton nettement plus optimiste que son homologue russe : le Global Times par exemple présente le projet, décidé politiquement à Tianjin en 2025, comme ayant franchi à Bichkek « une nouvelle étape » vers sa concrétisation, sans relever, comme le fait la presse russe, l’absence de résultat concret sur ce dossier.

Ce que révèle la comparaison

Les deux récits convergent sur l’essentiel : la mise en scène d’un pôle multilatéral alternatif à l’ordre international dominé par l’Occident, porté par la montée du « Sud global », et l’idée, jamais formulée de façon identique mais omniprésente des deux côtés, que l’unilatéralisme occidental appartiendrait au passé. Mais l’accent diffère nettement selon la source : la presse russe privilégie un registre géopolitique et défensif, centré sur la contestation frontale des sanctions occidentales et sur la diplomatie bilatérale de crise ; la presse chinoise privilégie un registre institutionnel et économique, où la mondialisation inclusive, la gouvernance mondiale et l’« esprit de Shanghai » l’emportent sur toute confrontation nommément désignée — y compris, notablement, sur la question ukrainienne, dont Pékin continue de parler avec une prudence calculée que Moscou, évidemment, ne partage pas.

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