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Des limites de la moralisation du conflit russo-ukrainien

Guillaume de Sardes Guillaume de Sardes

Les conflits contemporains ne se déroulent pas uniquement sur le champ de bataille. Ils se jouent également dans l’espace informationnel, où se construisent les récits, les perceptions de menace et la légitimité politique des acteurs. La guerre en russo-ukrainienne l’illustre ô combien : la confrontation militaire s’accompagne d’une bataille médiatique pour l’interprétation du conflit. Or, la manière dont un conflit est narré exerce une forte influence sur les options diplomatiques disponibles.

Depuis 2022, la guerre qui oppose l’Ukraine à la Russie est fréquemment présentée dans les espaces politiques et médiatiques occidentaux comme une lutte du Bien contre le Mal. Les mêmes éléments de langage sont répétés sans cesse : « guerre d’agression», « guerre non provoquée », « défense de l’ordre international fondé sur des règles », « défense de la démocratie », « impérialisme russe », etc. Ce cadrage politico-médiatique simpliste réduit la complexité stratégique à une opposition binaire. S’il permet de consolider l’unité politique interne, il a pour conséquence d’entraver les négociations.

La théorie réaliste des relations internationales rappelle que les conflits entre grandes puissances s’inscrivent dans des logiques d’équilibre et de perception des menaces plutôt que dans des oppositions morales absolues. Le professeur John Mearsheimer, dans son analyse de la crise ukrainienne, soutient que l’élargissement de l’OTAN et la dynamique d’encerclement perçue par Moscou ont constitué des facteurs déterminants dans la détérioration des relations entre la Russie et l’Occident. Dans cette perspective réaliste offensive, les grandes puissances cherchent à maximiser leur sécurité dans un système anarchique, ce qui produit inévitablement des frictions, voir des conflits armés, lorsqu’elles perçoivent des menaces à proximité de leurs frontières stratégiques. Sans justifier la position russe, cette approche souligne que la compréhension d’un conflit exige qu’on tienne compte des perceptions sécuritaires des deux camps. Or, la moralisation du conflit à laquelle on assiste tend à neutraliser cette grille d’analyse. Si un acteur est décrit exclusivement comme malveillant, irrationnel ou animé par des intentions expansionnistes illimitées, toute référence à ses préoccupations sécuritaires devient politiquement suspecte. 

La réflexion de Walter Lippmann sur la construction des représentations publiques éclaire cette dynamique. Dans son essai fondateur Public Opinion (1922), Lippmann explique que les sociétés agissent non pas selon la réalité objective, mais selon la perception qu’elles en ont. Lorsque le débat public se structure autour d’archétypes moraux — héros et agresseur, victime et tyran — ces images simplifiées façonnent les préférences politiques et réduisent l’espace du compromis. Une narration opposant le Bien au Mal rigidifie les positions en transformant un conflit stratégique en croisade morale, assimilant toute concession à une faute éthique, rendant du même coup les compromis plus difficiles. 

L’histoire des négociations internationales suggère pourtant que les conflits prolongés ne se résolvent durablement qu’à partir du moment où les parties reconnaissent mutuellement certaines préoccupations fondamentales. La diplomatie ne peut reposer uniquement sur une évaluation morale ; elle exige l’identification des intérêts et la recherche d’un équilibre acceptable entre ceux-ci.

Si l’objectif est la stabilisation et la réduction des risques d’escalade entre grandes puissances, il est nécessaire de réintroduire une lecture analytique attentive aux dynamiques de puissance, aux perceptions de menace et aux mécanismes du dilemme de sécurité. Tant que le conflit russo-ukrainien sera présenté comme une lutte du Bien contre le Mal, la reconnaissance des préoccupations adverses demeureront impossibles — rendant impossible toute négociation. 

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