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Nord Stream : la fabrique d’un coupable idéal

Nord Stream : la fabrique d’un coupable idéal

Guillaume de Sardes Guillaume de Sardes

Le 26 septembre 2022, quatre brèches apparaissaient sur les gazoducs Nord Stream 1 et 2, au fond de la mer Baltique — la plus grande destruction d’infrastructure énergétique jamais causée par sabotage en Europe. En quelques heures, un coupable est désigné par la quasi-totalité des grands médias occidentaux et par de nombreux responsables politiques : la Russie. Près de quatre ans plus tard, l’hypothèse n’est plus soutenable. Mais comment s’est-elle construite — et pourquoi a-t-elle pu tenir aussi longtemps malgré son invraisemblance ?

Une accusation immédiate

Dès le 27 septembre 2022, Kiev pointe la Russie du doigt : le conseiller présidentiel ukrainien Mykhaïlo Podoliak qualifie l’incident d’attaque terroriste planifiée par le Kremelin. Plusieurs chefs de gouvernement vont également dans ce sens. Le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki suggère une implication russe et présente l’incident comme une nouvelle étape de l’escalade du conflit ukrainien ; profitant le jour même de l’inauguration du gazoduc Baltic Pipe reliant la Norvège à la Pologne, il déclare que l’ère de la « domination russe » sur le gaz, faite de « chantage » et de  « menaces », touche à sa fin. La Première ministre danoise Mette Frederiksen affirme de son côté qu’il faut désormais tout mettre en œuvre pour que l’énergie cesse d’être un instrument du pouvoir russe — une formule qui, sans nommer Moscou, ne laisse guère de place au doute sur le sujet visé. Les autres chefs-d ‘États occidentaux se montrent plus prudentes dans la forme — mais l’ambiguïté calculée de leurs déclarations pointe systématiquement dans la même direction. Une source proche du gouvernement allemand, citée par Der Tagesspiegel, résume alors très explicitement le raisonnement qui circule dans les chancelleries occidentales : une telle manœuvre permettrait à Moscou de raviver l’inquiétude et de faire remonter les prix du gaz, à un moment où la crise énergétique montrait des signes d’accalmie. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen évoque, elle, un acte de sabotage appelant la « réponse la plus forte possible », sans jamais nommer la Russie — mais dans un contexte où toute autre lecture semblait exclue du débat public. Le président américain Joe Biden va plus loin le 30 septembre, en accusant explicitement Moscou de désinformation au sujet de l’incident, validant de facto la thèse désignant les Russes comme les coupables.

La presse a suivi, et souvent devancé, cette ligne — notamment en France. Le 28 septembre 2022, deux jours seulement après les explosions, le général Michel Yakovleff, ancien vice-chef d’état-major du SHAPE (OTAN) et commentateur régulier des Matins LCI animés par Adrien Gindre, affirme : « L’hypothèse la plus logique est que ce sont les Russes qui l’ont fait à titre de démonstration. » Cette intervention, comme celle de plusieurs autres commentateurs militaires sur les chaînes d’information françaises, illustre bien la vitesse à laquelle l’hypothèse russe s’est imposée comme un quasi-consensus d’experts, dès les tout premiers jours, avant même l’ouverture des enquêtes judiciaires. CNN, de son côté, titre dès la fin septembre que les soupçons s’intensifient contre la Russie. L’éditorial du Washington Post souligne que les auteurs de l’attaque disposaient de capacités généralement réservées à un acteur étatique — une formule qui, dans le contexte de l’époque, ne désigne qu’un seul État de manière implicite. Le raisonnement dit du « cui bono » (à qui profite le crime) devient l’argument central de dizaines d’articles : la Russie, listée comme l’un des rares bénéficiaires plausibles d’une hausse durable des prix du gaz européen et d’une pression accrue sur l’unité occidentale, se retrouve désignée par déduction, faute de preuve.

Ce raisonnement du « cui bono » ne résiste pourtant pas à un examen élémentaire des faits techniques de l’époque, que la plupart des articles cités passaient opportunément sous silence. Nord Stream 1 était déjà à l’arrêt depuis début septembre 2022, officiellement pour maintenance ; Nord Stream 2, lui, n’avait jamais été mis en service, Berlin ayant suspendu sa certification dès la veille de l’invasion. Autrement dit, la Russie disposait déjà, avant même le sabotage, du contrôle total du robinet : elle pouvait couper, réduire ou faire chanter l’Europe sur ses approvisionnements gaziers sans avoir besoin de détruire physiquement une infrastructure qui lui appartenait pour moitié, qui lui avait coûté des milliards à construire, et qu’elle aurait pu vouloir réactiver un jour, une fois les sanctions occidentales assouplies ou un accord de paix trouvé avec Kiev. Détruire les gazoducs revenait, pour Moscou, à renoncer définitivement à une carte de négociation et à un actif économique majeur — quand fermer le robinet, solution strictement équivalente sur le plan de la pression exercée sur l’Europe, ne lui coûtait rien et restait réversible.

Une défaillance que la recherche en sciences de l’information a déjà décrite

Ce type d’emballement collectif n’a rien d’un accident isolé qui serait propre à l’affaire Nord Stream : il est un phénomène que plusieurs générations de chercheurs en sciences de la communication ont documenté avec précision, y compris dans des démocraties dotées d’une presse supposée libre et pluraliste.

Le politiste américain W. Lance Bennett a formalisé dès 1990, dans le Journal of Communication, ce qu’il nomme la théorie de l’« indexation » : les médias d’information ont tendance à calibrer l’éventail des points de vue qu’ils relaient sur les affaires étrangères en fonction de l’éventail des positions déjà exprimées au sein du débat gouvernemental dominant, plutôt qu’en fonction de l’éventail réel des positions défendables sur un sujet donné. Concrètement, tant qu’aucune voix officielle occidentale de premier plan ne conteste sérieusement l’hypothèse russe, la presse n’a statistiquement quasiment aucune raison structurelle de le faire elle-même — non par soumission délibérée, mais parce que le champ des sources jugées légitimes se referme de lui-même. Bennett a par la suite étendu cette analyse, avec Regina Lawrence et Steven Livingston, dans un ouvrage significativement intitulé When the Press Fails: Political Power and the News Media from Iraq to Katrina (2007) — où l’épisode des armes de destruction massive irakiennes sert justement de cas d’école : une conviction largement infondée, portée par des sources gouvernementales anonymes, reprise en boucle par la quasi-totalité des grands titres américains, au point que le New York Times publiera en 2004 une rare note interne reconnaissant les insuffisances de sa propre couverture. Une étude du Center for International and Security Studies de l’université du Maryland, menée par la chercheuse Susan Moeller, avait d’ailleurs établi statistiquement, sur cette même période, la surreprésentation des éléments de langage gouvernementaux au détriment des voix dissidentes dans la presse américaine et britannique — un déséquilibre qui n’est apparu au grand jour qu’une fois la guerre commencée et les stocks d’armes de destruction massive… jamais retrouvés.

En sociologie des médias, le concept popularisé en France par Pierre Bourdieu dans Sur la télévision (1996) apporte un éclairage complémentaire, moins centré sur le pouvoir politique que sur la dynamique interne du champ journalistique lui-même : la « circulation circulaire de l’information » désigne ce mécanisme par lequel chaque rédaction, contrainte par la concurrence, s’estime obligée de traiter un sujet dès lors que ses concurrentes le traitent — produisant une homogénéisation de la hiérarchie de l’information. Les chercheurs anglo-saxons désignent un mécanisme apparenté sous le nom de pack journalism, littéralement le « journalisme en meute » : des travaux comme ceux de Matusitz et Breen en ont analysé les symptômes à travers la grille du « groupthink » (la pensée de groupe) théorisée par le psychologue Irving Janis — cohésion excessive du groupe de journalistes accrédités, alignement sur les figures les plus expérimentées ou les mieux introduites, quête d’unanimité qui décourage la dissidence interne. Un journaliste couvrant un sujet géopolitique n’écrit pas seul face aux faits : il écrit face à ses confrères, dans un milieu professionnel sociologiquement homogène (mêmes filières de formation, mêmes cercles diplomatiques, mêmes sources habituelles), où s’écarter du récit collectivement admis comporte un coût professionnel réel — quand bien même ce récit se révélerait, une fois les faits éclaircis, totalement mensongé.

Rappelons-nous les réactions indignées – mais surtout indignes – à l’enquête du journaliste américain Seymour Hersh disculpant la Russie du sabotage de North Stream. Bien que lauréat du prix Pulitzer, il n’était soudain plus qu’un bon à rien, un vieillard égaré. Ne citons à titre d’exemple que le journaliste Nicolas Carvalho, le 26 septembre 2023, sur Franceinfo, répondant à une question sur l’enquête de Hersh en insistant d’emblée sur son âge. L’enquête elle-même n’est jamais discutée sur le fond : l’angle choisi consiste à disqualifier Hersh et sa source plutôt qu’à examiner son article simplement qualifié de « bancal ».   

Un narratif immédiatement fragilisé par ses propres partisans

Sans doute l’épisode le plus révélateur de cette période est-il venu d’un camp qui n’avait aucun intérêt à disculper Moscou : le 27 septembre 2022, l’eurodéputé et ancien ministre polonais des Affaires étrangères Radosław Sikorski publie sur Twitter une photo des fuites de gaz accompagnée des mots « Merci, les USA » — un message qu’il supprimera deux jours plus tard. Ce simple tweet, émanant d’un responsable farouchement anti-russe et proche de l’establishment atlantiste, aurait dû suffire, à lui seul, à introduire un doute salutaire dans une couverture médiatique qui n’en admettait alors aucun.

Les raisons de ce retrait éclairent assez bien la pression diplomatique qui entourait alors le sujet. Le tweet avait immédiatement suscité une réaction du Kremlin, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, demandant si les propos de Sikorski valaient reconnaissance officielle qu’il s’agissait d’un acte terroriste mené par les États-Unis. Mieux valait pour tout le monde vite refermer cette porte entr’ouverte sur ce qui apparaissait comme une vérité gênante.

Ce que les enquêtes ont réellement établi

À partir de mars 2023, la majorité des sources de renseignement occidentales citées dans la presse commencent pourtant à évoquer, non plus la Russie, mais un commando ukrainien. Le 8 février 2023, Seymour Hersh publie sur Substack une enquête détaillée (citée plus haut) affirmant que des plongeurs de la marine américaine auraient posé les charges, sur ordre de la Maison-Blanche — une version distincte de la piste ukrainienne, mais qui partage avec elle un point commun : l’exclusion de la Russie comme auteur de l’attaque contre son propre gazoduc.

En août 2024, le Wall Street Journal publie sa propre enquête citant quatre sources militaires ukrainiennes anonymes selon lesquelles Kiev aurait conçu le plan de sabotage dès mai 2022. Le mois suivant, la justice allemande émet un mandat d’arrêt contre un ressortissant ukrainien. Deux suspects seront finalement interpellés — l’un, Volodymyr Zhuravlov, en Pologne (relâché en octobre 2025, un tribunal polonais ayant refusé son extradition vers l’Allemagne), l’autre en Italie, extradé vers l’Allemagne en 2025. Le 1er juillet 2026, le parquet fédéral allemand franchit une étape décisive : il inculpe formellement ce second suspect pour crime de guerre, et accuse directement les autorités ukrainiennes d’avoir commandité l’opération, précisant que l’intéressé et d’autres militaires auraient élaboré, à la demande de Kiev, le plan de destruction des deux gazoducs. Selon l’accusation, le commando aurait loué un voilier en Allemagne avant de gagner l’île danoise de Bornholm pour y fixer les charges explosives.

Le 19 août 2026, la police croate interpelle à Pula, en Istrie, le fugitif Volodymyr Zhuravlov, en exécution du même mandat d’arrêt européen allemand. Or son arrestation a lieu sur le tournage du film Snake Island, une production hollywoodienne consacrée précisément à la reconstitution romancée du sabotage de Nord Stream ! Le suspect y travaillait comme consultant technique sur les scènes de plongée. Le parquet fédéral allemand confirme qu’il s’agit bien du même homme que celui recherché depuis 2024. Ses avocats entendent désormais s’opposer une nouvelle fois à son extradition vers l’Allemagne.

Cet épisode, aussi rocambolesque soit-il, ajoute une dimension supplémentaire à la reconstruction narrative de l’affaire : quatre ans après les faits, l’hypothèse ukrainienne est devenue suffisamment consensuelle, jusque dans la culture populaire américaine, pour qu’un studio hollywoodien en tire un long-métrage avant même que la justice allemande n’ait établi de verdict définitif — un renversement complet par rapport à 2022, où la même hypothèse ukrainienne, alors qu’elle circulait déjà dans certains cercles du renseignement, ne trouvait pratiquement aucun relais dans le débat public occidental.

Un déséquilibre qui mérite d’être souligné

Ce qui frappe, avec le recul, n’est pas seulement que la piste russe se soit révélée infondée. C’est l’écart de traitement entre les deux séquences. En 2022, l’attribution à la Russie s’est répandue en quelques heures, sur la base d’un simple raisonnement d’opportunité, relayée sans aucune réserve critique par une grande partie de la presse généraliste et alimentée par des déclarations politiques savamment ambiguës, mais univoques dans leurs sous-entendus. En 2023, au contraire, l’enquête de Hersh est presque complètement passé sous silence. Aux États-Unis, ni New York Times ni le Washington Post — les deux journaux où Hersh a pourtant fait toute sa carrière – ne l’évoque, serait-ce pour la réfuter. En France, ni France 2, ni France 3 ne traitent le sujet, en dépit du fait que Engie a investi 950 millions d’euros dans North Stream 2. En 2024 et 2026, l’accusation formelle du parquet allemand contre les autorités ukrainiennes elles-mêmes — pourtant très étayée, puisqu’elle s’appuie sur une instruction judiciaire de plusieurs années, des interpellations et des poursuites pénales effectives — n’a suscité qu’une couverture comparativement modeste dans les grands médias occidentaux, et n’a donné lieu à aucune remise en cause publique de la part des responsables politiques qui avaient, quatre ans plus tôt, désigné la Russie avec tant d’assurance.

Cet épisode mérite d’être médité au-delà du seul cas Nord Stream : il illustre la vitesse à laquelle un narratif géopolitiquement commode peut s’installer comme une évidence collective, et la lenteur, inversement, avec laquelle son démenti circule une fois que les faits ont cessé d’être commodes pour qui que ce soit. George Orwell avait vu venir ce mécanisme bien avant l’ère des réseaux sociaux et des chaînes d’information continue. Son essai La Politique et la langue anglaise éclaire ce qui s’est joué ici : Orwell y montre comment un langage vague, passif, savamment ambigu — « acte de sabotage », sans jamais nommer son auteur, mais dans un contexte qui ne laisse planer aucun doute — permet de suggérer une accusation sans jamais la formuler, et donc sans jamais avoir à en répondre lorsqu’elle se révèle infondée. Le vrai danger que documente l’affaire Nord Stream n’est donc pas tant celui du mensonge d’État pur et simple — au sens d’une fausse affirmation factuelle assumée — que celui, plus insidieux, d’un doute organisé collectivement en certitude, sans qu’aucun responsable politique n’ait jamais eu, à proprement parler, à mentir explicitement pour y parvenir. C’est précisément ce qui rend ce type de mensonge d’État si difficile à combattre en démocratie : il ne repose sur aucune loi de censure à abroger, aucun ministère de la Vérité à démanteler, mais sur la simple addition de prudences oratoires individuellement défendables, mais collectivement trompeuses. Orwell rappelait que la corruption du langage précède toujours celle de la pensée politique elle-même ; l’affaire Nord Stream, quatre ans après les faits, en offre une démonstration presque mathématique.

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