Pour comprendre ce que l’accord de swap actuellement en discussion représente réellement, il faut d’abord en saisir la rareté institutionnelle. La Réserve fédérale américaine ne maintient des accords de swap permanents qu’avec cinq banques centrales : la Banque du Canada, la Banque d’Angleterre, la Banque du Japon, la Banque centrale européenne et la Banque nationale suisse. Même lors de la crise du Covid-19, lorsque la Fed avait temporairement étendu cet outil à neuf banques centrales supplémentaires, aucune n’était issue du monde arabe. Discuter d’un mécanisme comparable avec les Émirats arabes unis représente donc un développement sans précédent historique. Il en dit davantage sur la profondeur de l’alliance américano-émiratie que sur les besoins de trésorerie d’Abu Dhabi.
Car la situation financière des Émirats n’est pas celle d’un pays en détresse. Les Émirats détenaient 285 milliards de dollars de réserves en devises fin 2025, et leurs actifs en dollars excèdent leurs passifs en dollars d’environ 1 000 milliards — l’une des positions d’investissement international nettes les plus solides du monde. S’y ajoutent des fonds souverains représentant plus de 2 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion. M. Yousef Al Otaiba, ambassadeur des Émirats aux États-Unis, a lui-même démenti tout besoin de soutien extérieur, affirmant que cette lecture « méconnaît les faits ».
Si les Émirats n’ont pas besoin d’un soutien financier général, la question du dollar se pose néanmoins. Le marché de la dette des entités émiraties atteignait 309 milliards de dollars d’encours fin 2025, dont 68,5 % libellés en dollars — soit environ 211 milliards de dollars d’obligations à servir en cette devise. En 2024 seul, les entités émiraties avaient émis 37,9 milliards de dollars de nouveaux titres obligataires en dollars. Le dirham est par ailleurs arrimé au dollar depuis 1997 à un taux fixe de 3,6725 : maintenir ce régime de change exige de disposer en permanence de réserves en dollars suffisantes pour défendre la parité. Or la fermeture du détroit d’Hormuz a précisément réduit de plus de moitié les exportations pétrolières émiraties, et donc les flux entrants en dollars (les ventes mondiales de pétrole s’effectuant dans la monnaie américaine). La question n’est donc pas celle de la solvabilité — les Émirats disposent de 285 milliards de réserves et de plus de 2 000 milliards dans leurs fonds souverains — mais bien d’un risque de tension sur la liquidité en dollars : si le blocus se prolonge, les entrées de dollars diminueront durablement tandis que les obligations libellées dans cette devise, elles, continueront de courir. C’est précisément ce risque d’asymétrie que le swap viendrait couvrir, non comme un filet de secours pour un pays pauvre, mais comme une assurance de liquidité pour un pays structurellement exposé au dollar par ses engagements financiers et son régime de change.
Derrière cette question des liquidités se profile un risque systémique pour les marchés américains que Washington ne peut ignorer. Les fonds souverains émiratis — Mubadala, l’Abu Dhabi Investment Authority, ADQ — détiennent des actifs estimés à plus de 1 000 milliards de dollars, dont une part significative en obligations et actifs américains. Or ces portefeuilles sont majoritairement investis en private equity, en infrastructures et en immobilier — des actifs illiquides qui ne peuvent être convertis en dollars rapidement lorsque les revenus commerciaux s’assèchent soudainement. Utiliser ces actifs pour couvrir des besoins à court terme risquerait de perturber gravement les marchés américains — une spirale baissière comparable, selon UBS, à la crise Truss au Royaume-Uni en 2022. C’est précisément ce scénario que M. Bessent a évoqué devant le Sénat : les lignes de swap sont conçues pour « prévenir les ventes désordonnées d’actifs américains ainsi que les perturbations sur les marchés, les entreprises et les ménages américains ». Une cession forcée de ces avoirs ébranlerait les marchés obligataires mondiaux, faisant monter les rendements des bons du Trésor américain, resserrant les conditions de financement à un moment où Washington, déjà lourdement endetté, mène une guerre coûteuse contre l’Iran. L’accord de swap ne protègerait donc pas seulement les Émirats d’une crise de liquidité : il protègerait aussi les marchés américains d’une liquidation forcée d’actifs que Washington ne pourrait absorber.
L’autre raison pour laquelle les États-Unis devraient céder à la demande émiratie est l’avertissement qui lui était attaché : si les Émirats venaient à manquer de dollars, ils pourraient être contraints d’utiliser le yuan chinois plutôt que le dollar américain pour leurs transactions pétrolières et leurs échanges commerciaux. Cela aurait une portée considérable, la domination du dollar reposant en grande partie sur son quasi-monopole dans les transactions pétrolières mondiales. Qu’un allié du Golfe évoque ouvertement la possibilité de vendre son pétrole en yuan ne peut que faire réfléchir Washington…
C’est pourquoi M. Bessent, devant une sous-commission sénatoriale des crédits, a qualifié les lignes de swap de « témoignage de la primauté du dollar américain et de la force du bouclier économique de l’Amérique », avant d’ajouter que l’extension de lignes de swap permanentes pourrait constituer « une première étape majeure dans la création de nouveaux centres de financement en dollars dans le Golfe et en Asie. »
C’est là que l’accord de swap révèle sa nature véritable : il est moins un instrument de crise qu’un outil destatecraft financier – au sens que lui donnent les théoriciens des relations internationales. Les lignes de swap pourraient évoluer pour devenir une alternative bilatérale au FMI. Contrairement aux programmes du Fonds, elles peuvent être plus rapides, plus ciblées, et assorties de conditionnalités différentes ou moins visibles. Dans un ordre mondial plus fragmenté, ce type de système parallèle pourrait prendre une importance croissante. En incluant dans ce mécanisme les Émirats, Washington formaliserait leur inclusion dans l’infrastructure centrale du dollar.
Ce qui se joue derrière cet instrument technique est donc d’une portée considérable. La menace du yuan pourrait pousser Washington à une concession qui lierait les Émirats plus solidement encore au système dollar — au moment précis où ils quittent l’OPEP et basculent vers une alliance bilatérale avec les États-Unis. S’il est finalement accordé, le swap ne marquerait pas l’entrée des Émirats dans un dispositif de crise — il signerait leur admission dans le cercle restreint des alliés structurels du dollar, statut qu’aucun pays arabe n’a encore jamais obtenu.