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Les Émirats arabes unis envisagent de geler des milliards d’actifs iraniens
« La Chine et la Russie sont-elles vraiment les alliées de l’Iran ? » Une interview avec Ednan Agaev

« La Chine et la Russie sont-elles vraiment les alliées de l’Iran ? » Une interview avec Ednan Agaev

Ednan Agaev Ednan Agaev

Ancien ambassadeur de Russie en Colombie, Ednan Agaev a occupé des postes de premiers plans au Ministère soviétique puis russe des Affaires étrangères, ainsi qu’aux Nations Unies. Installé à Paris, il est désormais consultant en Affaires internationales.   

Guillaume de Sardes : Il y a bientôt dix jours, le 28 février 2026, Israël et les États-Unis ont lancé conjointement une attaque contre l’Iran visant à la fois des cibles militaires et des infrastructures stratégiques. Selon vous, quels sont les objectifs de cette attaque ? 

Ednan Agaev : L’objectif principal de cette opération, du moins officiellement déclaré, est la prévention du développement par l’Iran de capacités de production d’armes nucléaires. Mais ce n’est pas le seul objectif. Les États-Unis et Israël veulent aussi détruire ou réduire d’une manière drastique le potentiel militaire du pays qui est devenu une source de menace, avant tout pour Israël, et un déstabilisateur de la situation dans les pays voisins. Enfin, dans l’idéal, les États-Unis et Israël voudraient obtenir un changement de régime, c’est-à-dire l’évincement des mollahs qui, au cours des dernières années, étaient perçus comme de plus en plus agressifs.

Les Israéliens affirment avoir tué l’ayatollah Khamenei. Cet assassinat d’un chef d’État, qui fait suite à l’enlèvement du Président du Venezuela Nicolas Maduro, pose un problème juridique. Mais au-delà de ce dernier, comment pensez-vous qu’il sera interprété par les alliés de l’Iran, notamment la Russie et la Chine ? 

Il y a quand même une différence importante entre l’enlèvement de Maduro et la liquidation de l’ayatollah Khamenei. Je suis d’accord que l’enlèvement de Maduro pose une question juridique, mais on a eu déjà un cas pareil dans l’histoire relativement récente, quand les États-Unis ont renversé et enlevé l’homme fort du Panama, le général Noriega. Maduro a été spécifiquement ciblé par les États-Unis qui l’accusaient, aussi bien qu’avant lui Noriega, de prendre part au trafic de la drogue. Il ne s’agissait donc pas d’une guerre préventive contre le Venezuela. Dans la perspective américaine, il s’agissait de neutraliser un gangster. Le cas de l’Iran apparaît par contraste complètement différent. L’Iran développait un programme nucléaire civile qui suscitait des soupçons non seulement des États-Unis et d’Israël, mais de la majorité de la communauté internationale. Beaucoup pensaient qu’il avait une dimension militaire. L’obstination des dirigeants iraniens à maintenir une certaine opacité à ce sujet, malgré des déclarations supposément rassurantes, explique la montée des tensions et la manière dont la situation s’est envenimée. Il est vrai que c’est Trump en personne, durant sa première présidence, qui a décidé d’abandonner l’accord multilatéral élaboré avec la participation des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France, de la Russie, de la Chine, de l’Allemagne et de l’AIEA, accord qui avait été approuvé par une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, et qu’on connaît sous l’acronyme JCPOA (pour Joint Comprehensive Plan of Action). L’abandon par Trump de cet accord a conduit à une montée de la défiance et, dans les faits, a ruiné tous les efforts consentis pour assurer la transparence du programme nucléaire iranien.

Aujourd’hui, il est très difficile de dire quel cours auraient suivi les choses si cet accord n’avait pas été abandonné. L’Iran avait-il l’intention sincère de respecter ses engagements ou bien la signature de ce traité n’était-t-elle qu’une manœuvre pour continuer secrètement le développement de son programme nucléaire militaire ? Quoi qu’il en soit, on ne peut nier que le comportement de l’Iran sur la scène internationale, le développement de son programme de missiles balistiques, son ingérence dans les affaires intérieures du Liban, de la Syrie et de l’Irak, son soutien à des groupes terroristes, tout cela pouvait légitimement susciter des doutes sur la sincérité des dirigeants du régime des mollahs… Quant à l’élimination de l’ayatollah Khamenei lors des frappes américano-israéliennes, elle est un acte de guerre dicté par des nécessités objectives. 

Concernant la réaction des soi-disant alliés de l’Iran, il faut d’abord se poser cette question : la Chine et la Russie sont-elles vraiment les alliées de l’Iran ? La Chine me paraît poursuivre des intérêts purement pragmatiques : elle veut garantir son approvisionnement en pétrole. Cette question est plus importante pour elle que la nature du régime iranien. La preuve est l’inquiétude qu’elle manifeste depuis le début de la guerre et de ses répercussions sur les flux énergétiques qui vont de l’Iran mais aussi des pays du Golfe vers son territoire.    

Vu de Moscou, l’Iran est avant tout un acteur puissant dans une région lourde de défis potentiels pour la sécurité de la Fédération de Russie. Historiquement, les relations entre la Russie et l’Iran ont été placées sous le signe de la rivalité, l’un et l’autre cherchant a asseoir leur influence dans le Caucase et (dans une moindre mesure) en Asie centrale. Après les longues décennies de guerre, les deux pays sont parvenus au XIXe siècle à une forme de coexistence fondée sur l’équilibre des intérêts. De ce point de vue, l’Iran n’est donc pas un allié, mais plutôt un voisin qu’il faut traiter en partenaire, faute de quoi il pourrait devenir un dangereux rival. Si la Russie est satisfaite de son actuel partenariat avec l’Iran, cela ne veut pas dire qu’elle va se laisser entraîner dans de dangereuses aventures pour soutenir son régime.

L’ayatollah Khamenei, pour des questions religieuses, a toujours été un opposant à l’arme nucléaire. Le risque n’est-il pas maintenant de voir lui succéder une personne estimant que l’obtention de la bombe atomique est le seul moyen – comme le montre l’exemple de la Corée du Nord – de protéger l’intégrité de l’Iran ? Autrement dit, de la même manière que la politique de pression maximale contre la Corée du Nord a eu pour résultat la création d’un missile intercontinental coréen doté d’ogives nucléaires, l’intervention israélo-américaine ne risque-t-elle pas de conduire à ce qu’elle était censée éviter ?  

Je n’ai pas d’illusions quant à la personnalité du défunt ayatollah Khamenei. Il n’était pas un saint, et encore moins un Père Noël pacifique. C’est bien lui qui a été à la tête de l’Iran quand ce dernier est devenu une menace pour tout le Moyen-Orient en finançant et en armant des mouvements extrémistes et des groupes terroristes. Mener un dialogue soi-disant civilisé n’est pas facile quand l’interlocuteur non seulement ne respecte aucune norme de conduite, mais même ne les comprend pas. Pour dire les choses clairement, je ne crois pas que le régime actuel puisse être remplacé par un régime encore pire… L’exemple de l’Afghanistan montre qu’on ne peut cependant pas exclure cette possibilité. L’opération américano-israélienne semble d’ailleurs la prendre en compte, puisqu’elle vise à détruire non seulement les armes iraniennes, mais même leur lieu de production. Ainsi, même si le régime des mollahs devait être remplacé par un régime encore pire, ce régime n’aurait plus aucune possibilité de menacer ses voisins. 

C’est cette logique qui a conduit Israël à mener des frappes contre des infrastructures militaires en Syrie en décembre 2024, après la chute du président syrien Bachar al‑Assad. 

C’est exact. Israël a bien mené des raids aériens à la fin de l’année 2024 pour détruire la majeure partie des capacités militaires syriennes. L’objectif était d’empêcher la renaissance d’une menace près de la frontière nord, alors que Bachar al‑Assad était remplacé à la tête de la Syrie par une figure inquiétante, le djihadiste Abou Mohammed al‑Joulani.

En réponse à l’attaque israélo-américaine, l’Iran a bombardé des bases américaines dans différents pays du Golfe, les Émirats arabes unis, le Qatar, le Bahreïn et le Koweït (mais pas l’Arabie saoudite, ni Oman). Comment pensez-vous que ces pays vont réagir à cette violation de leur souveraineté ? 

Ces attaques de missiles et de drones sont une autre preuve de la nature agressive du régime iranien. Ce ne sont pas les pays arabes qui ont lancé cette opération et la raison invoquée par l’Iran pour justifier ses attaques, à savoir que ces pays permettent aux États-Unis d’utiliser leur territoire, est contestable. En droit international, ces États étant restés neutres, ils ne devraient pas être pris pour cible, car ils sont juridiquement des tiers au conflit. Il s’agit cependant d’un problème complexe. L’évaluation juridique dépend du rôle que les bases américaines jouent actuellement dans le conflit. En fonction de ce rôle, elles pourraient perdre leur statut de neutralité et être considérées comme des objectifs militaires légitimes. 

Quant à la réponse que les pays arabes vont apporter à ces attaques, on voit qu’en dépit du fait qu’ils auraient un droit légitime à se défendre et à contre-attaquer, ils restent prudents. Les États du Conseil de coopération du Golfe (CCG) — notamment le Qatar, les Émirats arabes unis, le Bahreïn et le Koweït — ont dénoncé les frappes iraniennes comme une violation de leur souveraineté territoriale, mais ils s’en sont tenus là. Leur priorité semble être d’éviter une escalade militaire directe.

D’après Chas Freeman, ancien ambassadeur des États-Unis en Arabie saoudite, citant une source israélienne, cette attaque aurait été prévue de longue date, puisqu’elle aurait été décidée le 29 décembre à Mar-a-Lago. Cela fait douter de la sincérité des négociations conduites jusque-là par Steve Witkoff et Jared Kushner. Vous qui êtes un ancien diplomate, que pensez-vous de la tendance actuelle à privilégier la force sur le dialogue ? Pensez-vous qu’elle soit durable ? Avons-nous changé de monde ? 

Il est impossible de dire aujourd’hui si les intentions de l’administration Trump étaient sincères ou non. Toute discussion sur ce sujet ne serait que pure spéculation. Connaissant leur manière habituelle de négocier, je crois que les Américains auraient préférés obtenir un accord sans être obligés de recourir à la force. Ils avaient mis en garde l’Iran que, s’il n’acceptait pas d’abandonner son programme nucléaire militaire, son programme de missiles balistiques, son soutien à des groupes terroristes et son attitude agressive envers Israël, alors ils utiliseraient la force conjointement avec Israël. Les Américains n’ont jamais caché que c’était une option. Ils ont même commencé de déployer leurs forces aéronavales pour convaincre les Iraniens qu’ils ne bluffaient pas. La diplomatie, même dans l’interprétation américaine, est l’art du possible. 

Pensez-vous que cette guerre puisse déboucher sur un changement de régime, comme Trump semble l’espérer, même s’il ne l’a pas dit de manière officielle ? 

Il est trop tôt pour le dire. Ce choix incombe aux Iraniens eux-mêmes. S’ils préfèrent une démocratie de style occidental, tant mieux ; s’ils préfèrent conserver une théocratie, cela devra être respecté par la communauté internationale, à condition que l’Iran cesse de menacer ses voisins.

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