Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a profondément modifié le paysage international. Un an après son investiture, il apparaît clairement que sa rhétorique agressive et le principe « America First » n’ont pas renforcé la position des États-Unis, mais ont au contraire accéléré l’éloignement du reste du monde vis-à-vis de Washington. De plus en plus d’États, de l’Asie à l’Afrique en passant par l’Amérique latine, commencent à considérer la Chine comme un partenaire plus prévisible et plus avantageux. Telles sont les conclusions des analystes du Conseil européen pour les relations internationales (ECFR) (Timothy Garton Ash, Ivan Krastev et Mark Leonard) dans leur rapport intitulé « Comment Trump rend sa grandeur à la Chine — et ce que cela signifie pour l’Europe ». Leur étude, fondée sur de vastes enquêtes sociologiques menées dans des dizaines de pays, met en évidence des changements profonds dans la perception des centres de pouvoir mondiaux.
La Chine, principale bénéficiaire de l’ère Trump
Le principal gagnant géopolitique de la politique de Trump est Pékin. De plus en plus de personnes à travers le monde sont convaincues que, dans les années à venir, ce sera la Chine, et non les États-Unis, qui deviendra la superpuissance dominante.
Les raisons sont évidentes. La politique étrangère agressive de Washington, son mépris ostentatoire pour le droit international et la pression exercée même sur ses alliés ont poussé de nombreux pays à se rapprocher de la Chine. Dans ce contexte, Pékin apparaît comme un acteur rationnel, pragmatique et tourné vers des partenariats de long terme. Cette tendance est particulièrement visible dans les pays du Sud global. Au Brésil, en Inde et en Afrique du Sud, le nombre de personnes considérant la Chine comme un allié ou, à tout le moins, comme un partenaire indispensable ne cesse de croître. Des attentes similaires s’expriment en Russie et en Turquie.
La supériorité technologique comme fondement de l’influence
L’une des principales raisons de la montée des sympathies envers la Chine réside dans son bond technologique. Plus de 60 % des personnes interrogées dans l’UE estiment que la Chine deviendra le leader mondial dans la production de véhicules électriques. Aux États-Unis et en Europe, on s’attend également à ce que Pékin occupe une position dominante dans le domaine des énergies renouvelables. Cette confiance renforce la stratégie de Xi Jinping, axée sur l’exportation de technologies et de solutions d’infrastructure. Contrairement aux partenaires occidentaux, la Chine n’impose pas de conditions politiques, ce qui la rend particulièrement attractive pour de nombreux pays habitués à voir l’économie liée à l’idéologie.
Les États-Unis : du leader de l’Occident à une « superpuissance ordinaire »
Paradoxalement, c’est Trump lui-même qui a accéléré la transformation des États-Unis, passant du rôle de leader du « monde occidental » à celui d’une puissance solitaire agissant exclusivement dans son propre intérêt. Dans l’UE, environ 20 % des sondés qualifient ouvertement les États-Unis d’ennemi ou d’adversaire, et dans certains pays ce chiffre approche les 30 %. Pour l’Europe, il s’agit d’un niveau de défiance sans précédent envers Washington. Plusieurs déclarations fracassantes de l’administration Trump ont servi de catalyseur. L’exemple le plus frappant reste le discours du vice-président J. D. Vance lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, où il a accusé les pays européens de « s’éloigner des valeurs fondamentales » et de pratiquer une immigration incontrôlée. Pour l’UE, ce fut un signal clair : les États-Unis ne considèrent plus l’Europe comme un partenaire égal.
La désillusion du Sud global
En 2024 encore, la victoire de Trump avait été accueillie favorablement dans de nombreux pays d’Asie et d’Afrique. En Inde, par exemple, 84 % de la population estimaient que son élection était bénéfique pour leur pays. Mais dès 2025, ce chiffre est tombé à 53 %.
En Afrique du Sud, le revirement a été encore plus radical : alors que la majorité préférait auparavant les États-Unis à la Chine, le pays mise désormais clairement sur Pékin. Des évolutions similaires sont observées dans d’autres États du continent.
Washington n’est plus en mesure de former des coalitions mondiales sur la base de valeurs communes. Sous Trump, les États-Unis ont cessé d’exiger de leurs partenaires qu’ils choisissent entre démocratie et autoritarisme. Si cela a réduit la pression politique, cela a également détruit l’attrait idéologique du modèle américain.
La position de l’Europe
L’Union européenne se trouve dans la position la plus vulnérable. Les Européens sont déçus par leurs propres dirigeants et ne savent pas à quoi s’attendre de la part des États-Unis face à la menace russe. Plus de la moitié des citoyens de l’UE soutiennent le renforcement des capacités militaires, 40 % craignent une invasion russe et 57 % redoutent une grande guerre nucléaire. Les Européens figurent parmi les plus pessimistes au monde : seuls 21 % croient en un avenir positif pour eux-mêmes, et environ la moitié pour leurs pays et pour le monde en général. Près de 50 % doutent de la capacité de l’UE à interagir d’égal à égal avec les États-Unis et la Chine.
Il est intéressant de noter que les sondés en Chine, au Brésil, en Afrique du Sud et en Ukraine estiment l’UE plus forte que ne le pensent les Européens eux-mêmes. Toutefois, la crise de confiance interne et la pression constante de Washington et de Moscou affaiblissent la position de Bruxelles.
Russie, Ukraine et nouvel équilibre des forces
Au cours de l’année écoulée, la Russie a adouci son attitude envers les États-Unis : la part de ceux qui considèrent Washington comme un ennemi est passée de 64 % à 37 %. Dans le même temps, les Russes perçoivent désormais l’Union européenne comme leur principal adversaire, ce qui reflète la ligne officielle du Kremlin.
En Ukraine, la situation est inverse : les deux tiers de la population comptent avant tout sur le soutien de Bruxelles plutôt que sur celui de Washington. Les États-Unis ne sont plus perçus comme un garant fiable de la sécurité, et la confiance à leur égard diminue pour la deuxième année consécutive.
Monde multipolaire : illusion ou nouvelle réalité ?
La majorité des pays hors de l’Occident perçoivent la transition vers un monde multipolaire avec optimisme. Les citoyens pensent pouvoir entretenir des relations à la fois avec les États-Unis et avec la Chine, sans être contraints de faire un choix radical. Cette approche est particulièrement populaire en Inde, au Brésil, en Turquie, en Afrique du Sud et en Russie.
Cependant, les experts mettent en garde : derrière le slogan de la « multipolarité » pourrait se cacher une nouvelle forme de domination, cette fois chinoise.
Et maintenant ?
Les États-Unis perdent la confiance du monde, la Chine renforce son influence, tandis que l’Europe se retrouve dans une situation de dépendance et d’incertitude.
Les dirigeants européens sont confrontés à des choix difficiles. Comment garantir la sécurité de l’Ukraine sans s’appuyer directement sur les États-Unis ? Faut-il se rapprocher de la Chine ? Comment faire face simultanément à trois menaces : militaire de la part de la Russie, économique de la part de la Chine et politique de la part des États-Unis ?
Pour l’instant, une chose est évidente : l’ère du monde unipolaire est révolue.