En quinze jours, l’Allemagne a changé de paysage politique. Le 6 septembre, l’AfD a obtenu 43,8 % des voix en Saxe-Anhalt, plus du double de son score de 2021, avec une participation record d’environ 77 %. Le 20 septembre, elle a remporté le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale avec 38,2 %, devant le SPD de Manuela Schwesig à 35,5 %. Le même soir, à Berlin, c’est l’autre extrémité de l’échiquier qui l’emportait : la Linke, héritière lointaine du parti communiste est-allemand, arrivait en tête pour la première fois avec 25,7 %, loin devant la CDU à 18,8 %.
Le chancelier Friedrich Merz a parlé de « désastre ». Le mot est bien choisi. Dans le Mecklembourg, la CDU est tombée de 13 % à 4,9 % et perd toute représentation au parlement régional — son pire résultat dans une élection régionale depuis la guerre. Le parti d’Adenauer et de Kohl n’existe plus dans un Land allemand.
Une double révolte contre le centre
Ce qui vient de s’exprimer est un rejet du centre, par sa droite et par sa gauche. L’AfD et la Linke, que tout oppose, prospèrent sur le même terreau : l’ex-RDA qui reste en retard sur l’Ouest pour tous les indicateurs économiques et sociaux, ses habitants se sentant par ailleurs considérés avec condescendance par leurs compatriotes de l’Ouest.
À ce ressentiment ancien s’ajoute une colère récente, économique celle-là. Depuis trois ans, l’Allemagne stagne, son industrie payant l’énergie plus cher que ses concurrents. Les électeurs de l’Est, qui ont vu leur bassin industriel se vider une première fois après la réunification, semblent en avoir tiré leurs propres conclusions. Le Mecklembourg n’est en effet pas n’importe quel Land : c’est à Lubmin qu’aboutissaient les gazoducs Nord Stream. Manuela Schwesig avait soutenu le projet, avant de reconnaître après l’invasion de l’Ukraine que sa position avait été une erreur. Les électeurs du Mecklembourg n’ont manifestement pas tous fait le même chemin, puisque son parti (le SPD) vient d’être dépassé par l’AfD, qui a fait campagne en demandant la réparation et la réouverture du gazoduc.
L’Ukraine, angle mort du débat
Les Länder n’ont aucune compétence en politique étrangère. Mais ces élections ont bien une dimension géopolitique, que les commentateurs européens préfèrent ignorer. L’AfD veut lever les sanctions contre la Russie et mettre fin aux livraisons d’armes à l’Ukraine, et elle n’a pas mis ces thèmes en sourdine pendant la campagne. Au contraire. En Saxe-Anhalt, son candidat, Ulrich Siegmund, a même promis de proposer le russe dans les écoles et de relancer les échanges éducatifs avec la Russie.
Ces positions ne sont pas marginales dans l’opinion. Dès 2025, l’enquête Security Radar de la Fondation Friedrich-Ebert, proche du SPD, montrait que 53 % des Allemands souhaitaient un règlement négocié de la guerre, même au prix de concessions territoriales ukrainiennes, et que 59 % craignaient une escalade nucléaire. Entre le consensus des partis de gouvernement et la préférence d’une large partie de la population, l’écart n’a cessé de se creuser. L’AfD n’a pas créé ce fossé : elle l’occupe.
L’Allemagne entre dans une période où ses élites, largement discréditées – selon le baromètre DeutschlandTrend de l’ARD, seulement 13% des Allemands se déclarent satisfaits de l’action du chancelier Merz –, devront choisir : réviser leur politique, ou continuer à gouverner contre une partie croissante de leurs électeurs. L’histoire européenne enseigne que la seconde option ne dure jamais très longtemps.