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L’Amérique croît, mais n’embauche pas. Les économistes font face pour la première fois à un « boom sans emplois »

L’économie américaine continue de progresser. Les analystes anticipent une hausse du PIB des États-Unis de 2,7 % en 2025. Pour un pays développé, il s’agit d’un rythme solide et soutenu. Pourtant, l’emploi n’a quasiment pas augmenté. L’écart entre la dynamique du PIB et le nombre de postes créés atteint des niveaux que l’on n’observait auparavant qu’après des crises. L’économie est formellement en phase d’expansion. Néanmoins, les entreprises accroissent leur production, améliorent leurs marges et gagnent en productivité sans créer de nouveaux emplois.

boom économique sans emplois

Les économistes comparent la situation au début des années 2000, lorsque, après l’éclatement de la bulle technologique, les États-Unis avaient connu une « reprise sans emplois ». À l’époque, l’économie était sortie de la récession, mais le marché du travail avait mis longtemps à se redresser. La différence essentielle avec aujourd’hui est toutefois majeure. Il y a vingt ans, une récession avait d’abord détruit des emplois. Cette fois, aucune récession n’a eu lieu. La croissance se poursuit, mais l’emploi ne suit pas. Un tel phénomène ne s’était encore jamais produit dans l’histoire américaine d’après-guerre.

Si le lien entre croissance économique et création d’emplois semblait autrefois presque axiomatique, il apparaît désormais comme un héritage de l’ère industrielle. La productivité progresse grâce aux technologies plus vite que ne se créent de nouveaux postes. L’intelligence artificielle, l’automatisation et la numérisation permettent aux entreprises de produire davantage avec moins de salariés. Dans la logistique, des algorithmes pilotent les flux ; dans les bureaux, des systèmes analytiques remplacent une partie des tâches ; dans les médias et les industries créatives, des modèles génératifs accomplissent des fonctions autrefois humaines. Même là où la présence humaine demeure, elle est requise en moindre nombre. Il ne s’agit pas encore d’un chômage massif. Mais la croissance dépend de moins en moins de l’augmentation de l’emploi. Pour la première fois depuis des décennies, l’impression s’installe que le progrès technologique ne redistribue plus simplement la main-d’œuvre entre secteurs, mais en réduit globalement la nécessité.

Pour les responsables politiques, la nouvelle est délicate. La croissance reste un indicateur central de réussite, notamment dans un contexte de concurrence mondiale et de tensions géopolitiques accrues. Or, si la croissance ne génère plus d’emplois, elle cesse d’être une source universelle de stabilité sociale. Les revenus se concentrent dans les secteurs technologiques et capitalistiques, tandis que le sentiment de sécurité économique de la classe moyenne s’érode.

Dans ce contexte, deux options se dessinent. Soit privilégier l’efficacité technologique en acceptant une contraction structurelle du marché du travail. Soit compenser cette évolution par une expansion de l’emploi public, en créant des postes administratifs et sociaux. Mais un tel modèle pourrait conduire à une forme d’emploi formel dépourvu de réelle nécessité économique, ce que l’anthropologue David Graeber qualifiait de « bullshit jobs ».

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