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Des négociations à Abu Dhabi, sans l’Europe

Des négociations à Abu Dhabi, sans l’Europe

Les 10 et 11 novembre prochains, Abu Dhabi accueillera une nouvelle séquence diplomatique afin de tenter de trouver une issue à la guerre en Ukraine. Des représentants américains, russes et ukrainiens se retrouveront pour la première fois depuis les rounds de janvier et février derniers, tenus à Abu Dhabi, déjà, puis à Genève. Selon Steve Witkoff, qui a annoncé la rencontre, les discussions porteront sur les garanties de sécurité après-guerre, la désescalade militaire, les questions humanitaires et les étapes suivantes d’un éventuel règlement. Les Russes souhaitent, eux, se concentrer sur le premier point.

La composition de cette réunion constitue déjà, en elle-même, un événement politique. Les États-Unis, la Russie et l’Ukraine seront présents, l’Europe ne le sera pas.

Le choix du lieu n’est pas anodin. Les Émirats arabes unis, qui ont déjà facilité plusieurs échanges de prisonniers et accueilli les premiers contacts directs entre délégations russe et ukrainienne, se sont imposés comme un intermédiaire acceptable par toutes les parties. Qu’une capitale du Golfe soit devenue l’un des lieux où se discute l’avenir de la sécurité européenne dit beaucoup de la redistribution des rôles en cours.

Un conflit européen sans Européens

L’absence des Européens est d’autant plus frappante que le conflit se déroule sur leur continent et que ses conséquences stratégiques, économiques et militaires les concernent au premier chef. Comment expliquer que ceux qui auront à s’accommoder des résultats d’un éventuel accord soient absents du processus dans lequel celui-ci pourrait être élaboré ?

Le paradoxe n’est pas nouveau. Dès février 2025, à Munich, l’envoyé spécial américain Keith Kellogg avait prévenu que l’Europe n’aurait pas de siège à la table des négociations : Washington jouerait les intermédiaires, Kiev et Moscou seraient les protagonistes. Les capitales européennes y avaient vu une provocation passagère. Près de deux ans plus tard, c’est devenu la règle.

Les négociations qui ont eu lieu le mois dernier l’ont confirmé. Le 20 octobre, à Oslo, Volodymyr Zelensky a rencontré Steve Witkoff et Jared Kushner en présence du Premier ministre norvégien et du président finlandais. Le lendemain, Witkoff s’envolait pour Saint-Pétersbourg afin de voir Vladimir Poutine, tandis que la Commission faisait savoir qu’elle attendait que la délégation américaine l’informe du résultat. Le verbe dit tout : l’Europe ne négocie pas, elle reçoit des comptes rendus.

Le piège des conditions préalables

Depuis le début de la guerre, les principales capitales européennes ont progressivement enfermé leur politique dans une position dont elles ont fait une question de principe : aucune négociation ne saurait avoir lieu qui ne commence pas par le retrait russe, la reconnaissance des exigences territoriales de Kiev (incluant la Crimée) et l’acceptation de garanties de sécurité pour l’Ukraine définies par les seuls Européens.

C’est oublier que toute diplomatie qui exige d’obtenir à la table ce qu’elle n’a pas obtenu sur le terrain est chimérique. En transformant des objectifs politiques en conditions préalables à toute discussion, l’Europe a réduit sa capacité de médiation. Elle s’est condamnée à l’impuissance et, il faut bien le dire, aussi un peu au ridicule… Aujourd’hui, la majorité des leviers – pressions et incitations – capables d’arracher des concessions à Moscou et à Kiev se trouve à Washington.

Si la diplomatie n’est pas nécessaire pour négocier avec ceux dont on partage les positions, elle l’est pour discuter avec ceux dont les intérêts sont opposés aux nôtres. Refuser cette réalité ne fait pas disparaître l’adversaire ; cela conduit simplement à laisser d’autres puissances organiser le dialogue. Depuis 2022, les rares contacts européens avec Moscou sont restés ponctuels et sans lendemain ; aucun n’a pris la forme d’un canal de négociation suivi, comparable à celui qu’entretiennent aujourd’hui les émissaires américains, qui ne sont pourtant que des diplomates amateurs.

Washington reprend la main

L’administration Trump a tiré les conséquences de cette situation. Elle a repris contact avec Vladimir Poutine sans abandonner les discussions avec Volodymyr Zelensky, cela afin de réunir les deux délégations à Abu Dhabi. Steve Witkoff et Jared Kushner, devenus les visages de la médiation américaine, ont enchaîné en quelques jours des visites à Oslo et à Saint-Pétersbourg avant d’annoncer la reprise du format trilatéral. De son côté, le Kremlin a confirmé le 3 novembre la participation d’une délégation conduite, comme lors des précédents rounds, par Vladimir Medinski.

La méthode américaine est discutable, tant en elle-même que dans ses résultats. Elle mêle diplomatie et affairisme, s’appuie sur des émissaires venus de l’immobilier plutôt que du Département d’État, et a produit à l’automne 2025 un plan en 28 points jugé inacceptable par Kiev. Mais elle a un avantage qu’on ne peut nier : elle n’écarte personne. Ce faisant, elle se donne une chance d’harmoniser les intérêts de long terme de l’Ukraine, de la Russie, de l’Europe et des États-Unis, plutôt que de tenter vainement de faire triompher ceux d’un camp.

Il n’empêche, les positions de Moscou et de Kiev restent très éloignées. Le Kremlin répète qu’aucun règlement durable n’est envisageable sans une prise en compte de ses intérêts de sécurité. Le 3 novembre, Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin, a rappelé que la position russe reposait sur le principe de l’indivisibilité de la sécurité, notion selon laquelle aucun État ne devrait pouvoir assurer sa propre sécurité aux dépens d’un autre. Une manière de remettre au centre du débat les préoccupations russes concernant l’élargissement de l’OTAN. Kiev, au contraire, exclut toute neutralité et toute limitation de son armée, et réclame des garanties militaires occidentales solides assorties d’un financement de ses forces sur dix ans. Rien ne permet donc de présumer que les discussions d’Abu Dhabi déboucheront sur un accord. Mais si accord il y a un jour, il risque de sortir de ce format tripartite, et non d’un autre.

Revenir à la table des négociations

Que faudrait-il pour que l’Europe redevienne un négociateur acceptable pour toutes les parties ? Quelques pistes peuvent être suggérées.

D’abord, plutôt que de chercher à saisir les avoirs russes gelés pour les consacrer à l’effort militaire, la levée des sanctions européennes pourrait être liée d’une manière ou d’une autre à la reconstruction de l’Ukraine. Cela ferait de l’Europe un acteur incontournable du jour d’après.

Ensuite, les Européens devraient s’atteler à redéfinir l’architecture de sécurité du continent. Ils réarment, et c’est leur droit. Mais un réarmement qui ne s’accompagne d’aucune réflexion sur le plafonnement de certains systèmes d’armes et sur les règles de leur déploiement ne produira qu’une course aux armements. Un ordre qui ne tient pas compte des préoccupations de tous les acteurs ne produit de sécurité pour personne.

Enfin, et c’est sans doute le plus difficile politiquement, il faut rétablir un canal de discussion avec Moscou pour être en mesure de défendre directement les intérêts européens, plutôt que de les confier à des émissaires américains dont les priorités sont toutes autres. Un équilibre des puissances – puisque l’Union européenne se pense telle – ne dure que si les grands acteurs s’accordent sur des règles communes. Or on ne fixe pas de règles avec un voisin auquel on ne parle pas.

Le risque du déclassement

Abu Dhabi pourrait révéler une réalité que les capitales européennes préfèrent ignorer : à force de confondre fermeté morale et stratégie diplomatique, l’Europe s’est privée de son influence. Si elle reste directement concernée par la guerre, elle n’est plus l’un des lieux où se décide son issue. Le risque est désormais que la paix en Ukraine se négocie sans l’Europe, puis que celle-ci soit appelée à en financer, en garantir ou en gérer les conséquences. Une telle perspective ne serait pas seulement un revers diplomatique. Elle marquerait une nouvelle étape dans le déclassement stratégique du continent.

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