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Gaz russe : l’histoire qui commence au milieu

Guillaume de Sardes Guillaume de Sardes

Le 16 septembre, devant le Parlement européen, Ursula von der Leyen a résumé en une phrase la crise énergétique qui a coûté à l’Europe des centaines de milliards d’euros et qui est en train de détruire son industrie : « Quand la Russie a interrompu les fournitures de gaz, nous nous sommes battus. » La phrase est brève, elle a l’apparence de l’évidence, et elle désigne un coupable. Elle a cependant un défaut : en commençant l’histoire au milieu elle est un stupéfiant mensonge.

Deux récits dans un même discours

Il suffit de relire le discours pour constater que la présidente de la Commission y tient deux récits contradictoires. Alors qu’elle commence par célébrer une Union européenne qui « se libère de sa dépendance toxique aux combustibles fossiles russes », quelques pages plus loin, la même Union européenne devient la victime d’une Russie qui a cessé de lui livrer du gaz… Le 3 décembre 2025, au moment de l’accord sur l’interdiction définitive du gaz russe, Ursula von der Leyen saluait déjà avec emphase « l’aube d’une ère nouvelle, celle de la pleine indépendance énergétique de l’Europe vis-à-vis de la Russie ». Le même jour, elle déclarait que l’Europe fermait « le robinet des combustibles fossiles russes une fois pour toutes ». Devant le Parlement européen, le 17 décembre de la même année, elle promettait d’éliminer ces combustibles « pour de bon et pour toujours ». Comment peut-on à la fois se féliciter qu’on ferme le robinet, tout en accusant l’autre de l’avoir fait ?

Ce que la phrase ne dit pas

Reprenons la chronologie. Le 24 février 2022, la Russie lance son offensive en Ukraine. Dans les jours qui suivent, les pays du G7 et l’Union européenne gèlent près de la moitié des réserves de change de la Banque centrale de Russie — environ 300 milliards de dollars, dont plus de 200 milliards d’euros détenus dans l’Union, pour l’essentiel chez Euroclear. Plusieurs banques russes sont exclues de SWIFT.

À Moscou, la leçon est vite tirée. Un euro, même crédité sur le compte d’une banque russe, reste inscrit dans le système bancaire de la zone euro, sur un compte de correspondant ouvert à Francfort ou à Luxembourg — là où un simple règlement européen peut le bloquer, comme viennent de l’être les réserves de la Banque centrale. « Cela n’a plus aucun sens de livrer nos marchandises à l’Union européenne et aux États-Unis contre des dollars et des euros », déclare Vladimir Poutine le 23 mars. Le décret du 31 mars impose donc aux acheteurs des pays dits inamicaux de verser leurs euros à Gazprombank, qui les convertit en roubles ; le paiement n’est réputé effectué qu’une fois ces roubles crédités sur le compte du vendeur, Gazprom, en Russie — une monnaie qui, elle, ne circule que dans le système bancaire russe et échappe à tout gel occidental. Faute de s’y conformer, les livraisons seront suspendues. Entre-temps, l’Europe a pris sa décision. Dès la déclaration de Versailles de mars 2022, les dirigeants européens conviennent de se passer des combustibles fossiles russes. À ce moment-là, les livraisons de gaz n’ont pas été coupées. La Russie honore ses contrats. Ce n’est que le 27 avril, quand la Pologne et la Bulgarie refusent le nouveau mécanisme de paiement, qu’elles cessent d’être livrées — suivies par la Finlande, les Pays-Bas et le Danemark.

Autrement dit, les premières coupures ne sont pas le point de départ de la rupture. Elles sont la riposte à un gel d’avoirs sans précédent, et elles interviennent après que l’Europe a annoncé qu’elle voulait se passer du gaz russe.

Nord Stream : les silences de Bruxelles

La version européenne se concentre sur le gazoduc Nord Stream 1, dont les livraisons vers l’Allemagne sont réduites à partir de juin 2022, puis interrompues fin août. Gazprom invoque alors une turbine Siemens bloquée au Canada par les sanctions ; Berlin y voit un prétexte. L’argument technique peut être débattu. Ce qui ne peut l’être est la suite.

Le 26 septembre 2022, trois des quatre tuyaux de Nord Stream 1 et 2 sont détruits par des explosions. Pendant des mois, les capitales européennes laissent entendre que Moscou aurait saboté son propre gazoduc. L’enquête allemande a finalement conduit à l’arrestation en Italie, en août 2025, d’un ressortissant ukrainien soupçonné d’avoir coordonné l’opération. L’État ukrainien serait à l’origine de l’opération… Quant au tuyau resté intact, celui de Nord Stream 2, la Russie a proposé de l’utiliser dès l’automne 2022 pour reprendre les livraisons. Berlin a refusé. Ce refus ne figure dans aucun discours sur l’état de l’Union.

Présenter la rupture gazière comme une agression initiale de la Russie, comme le fait Ursula von der Leyen, en taisant le gel des réserves qui l’a précédée, la décision européenne qui l’a annoncée et le sabotage qui l’a rendue irréversible, relève donc du mensonge par omission. Les Européens paient chaque mois la facture de ce choix. Ils ont au moins droit à l’histoire entière.

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