Il aura suffi de quelques semaines pour qu’une réalité nouvelle et brutale s’impose en Ukraine : nul besoin de conquérir l’ensemble du littoral ukrainien de la mer Noire pour transformer le pays en l’équivalent d’un État enclavé. Il suffit d’en interdire l’accès. C’est précisément ce que la Russie a entrepris depuis le 22 juillet, en fermant de facto par frappes aériennes et missiles le complexe portuaire d’Odessa à tout trafic commercial — sans qu’un seul soldat russe ait eu besoin d’y poser le pied.
Une fenêtre qui se referme
Pendant près de quatre ans, Odessa était restée relativement préservée. L’accord céréalier négocié sous l’égide de la Turquie et des Nations unies, arraché sous la pression du Sud global, avait permis au port de continuer à écouler environ 90 % des exportations agricoles ukrainiennes — au grand dam des faucons du Kremlin, qui reprochaient à Vladimir Poutine de préférer ménager ses partenaires du Sud global plutôt que d’asphyxier militairement Kiev.
Trois évolutions ont fait basculer cet équilibre. D’abord, l’échec patent de la stratégie occidentale visant à faire de la Russie un paria international. Ce pari perdu de l’administration Biden n’a fait que pousser la Russie à resserrer ses liens avec le Sud global. Ensuite, l’épuisement des stocks d’intercepteurs de défense antiaérienne ukrainiens, qui a laissé Odessa largement démunie face aux missiles balistiques russes. Enfin — et c’est sans doute le plus ironique — la « campagne de 40 jours » lancée par Kiev fin juin, faite de frappes de drones sur les infrastructures énergétiques russes et le trafic en mer d’Azov. Volodymyr Zelensky la présentait comme un moyen de « contraindre l’agresseur à mettre fin à la guerre » ; Donald Trump, plus prosaïquement, comme une « escalade que nous espérons voir mener à la paix ». En pratique, cette escalade a surtout offert au Kremlin un argument pour dénoncer l’accord céréalier conclu en 2022. Il peut maintenant faire valoir auprès de ses alliés du Sud global que c’est Kiev qui a déclenché le nouveau cycle d’attaques contre le trafic maritime et les ports.
Une saignée économique et un piège stratégique
Les effets immédiats sont déjà spectaculaires : les exportations agricoles ukrainiennes, colonne vertébrale de l’économie du pays, pourraient chuter de moitié dans les prochains mois, faute d’alternatives terrestres, ferroviaires ou fluviales à la hauteur du volume perdu. Si à court terme l’aide européenne pourra sans doute amortir le choc, c’est sur le temps long qu’apparaît le véritable enjeu du verrouillage d’Odessa.
Les capitales européennes, à travers la voix d’Ursula von der Leyen, veulent croire qu’à défaut d’un compromis négocié avec Moscou, l’Ukraine pourrait devenir un « porc-épic d’acier » : un État suffisamment armé et fortifié pour transformer la guerre chaude en conflit gelé et stable, sans jamais avoir à céder de territoire ni accepter de limitation sur ses capacités militaires — deux points que Moscou considère comme non négociables pour conclure une paix. Leur espérance est que l’Ukraine devienne l’équivalent est-européen d’Israël, un « allié majeur non-membre de l’OTAN » capable de peser militairement.
Le blocage d’Odessa démontre que cette espérance repose sur une illusion. Si la Russie peut priver l’Ukraine de ses ports par la seule puissance aérienne, elle peut tout aussi bien empêcher sa reconstruction. Aucune entreprise de BTP ne prendra le risque de rebâtir ponts, routes, usines ou infrastructures portuaires sous la menace de frappes russes pouvant les détruire en quelques heures. Aucun investisseur ne risquera des centaines de milliards de dollars dans ces conditions. Or sans reconstruction économique, sans emplois, sans stabilité retrouvée, la majorité des millions de réfugiés ukrainiens — partis pour l’Europe, mais aussi, pour beaucoup, vers la Russie — ne rentreront jamais.
La crise démographique que tous font mine d’ignorer
Au-delà des pertes sur le champ de bataille, dont on constatera sans doute après coup qu’elles ont été minimisées, l’exode causé guerre a accéléré l’effondrement de la démographie ukrainienne. D’une population avoisinant 52 millions d’habitants à la chute de l’URSS, l’Ukraine ne compterait plus aujourd’hui, de l’aveu même du ministre ukrainien de la Politique sociale, qu’entre 22 et 25 millions d’habitants — dont près de la moitié de retraités. Certaines projections suggèrent que la population en âge de travailler pourrait encore perdre un tiers de son effectif d’ici 2040, et le nombre d’enfants chuter de moitié par rapport aux niveaux d’avant-guerre.
D’où cette question trop dérangeante pour qu’on la pose : comment une population vieillissante et déclinante, privée d’une base économique solide, pourrait-elle être un rempart face à une puissance nucléaire six à sept fois plus peuplée ?
Ce qui attend l’Ukraine
L’alternative à un compromis territorial et militaire inconfortable avec Moscou n’est donc pas le « porc-épic d’acier » tant vanté par Ursula von der Leyen et les partisans de la ligne dure, comme Kaja Kallas, Mark Rutte, Donald Tusk, Radosław Sikorski, Andy Burnham, Friedrich Merz ou Emmanuel Macron. C’est un État croupion, dysfonctionnel, exsangue et corrompu. Sans paix, dusse-t-elle être humiliante, jamais l’Ukraine ne sera reconstruite, et jamais elle ne sortira de sa dépendance vis-à-vis de ses bailleurs occidentaux. Pour l’Europe, la situation ne sera guère plus enviable : soutien financier sans échéance, question des réfugiés devenue structurelle plutôt que transitoire, dispendieuse course aux armements, impossibilité de rétablir ses liens énergétiques avec la Russie, qui ont pourtant fondé sa prospérité. Ceux qui nous conduisent dans cette impasse n’écriront pas l’histoire, et quand les cendres seront retombées et que cette période sera étudiée plus objectivement, leur responsabilité apparaîtra lourde.