En l’espace de quelques jours, en ce début septembre 2026, les Houthistes ont réalisé leur avancée territoriale la plus spectaculaire depuis des années : prise du port de Mokha, puis de l’île stratégique de Perim, à moins de 80 kilomètres du détroit de Bab el-Mandeb. Cette percée n’est pas seulement une victoire militaire locale. Elle consacre le retour de la guerre civile yéménite à grande échelle, deux mois après l’effondrement de la trêve de 2022, et elle place l’Arabie saoudite dans une position d’isolement stratégique dont elle est largement responsable.
Une offensive sur le second verrou pétrolier mondial
Depuis la reprise des hostilités en juillet, les Houthistes ont méthodiquement remonté la côte occidentale du Yémen. Après que la trêve a été rompue par une frappe saoudo-yéménite sur l’aéroport de Sanaa — visant un vol iranien soupçonné de transporter des cadres du Corps des gardiens de la révolution —, le mouvement a décrété un blocus naval contre l’Arabie saoudite, multiplié les attaques contre les pétroliers saoudiens en mer Rouge, puis frappé directement les infrastructures énergétiques du royaume à Jizan et Yanbu.
La prise de Mokha, puis de Perim, marque une bascule : les Houthistes ne se contentent plus de menacer le trafic maritime depuis leurs bases historiques du nord, ils consolident leur contrôle territorial sur les alentours de Bab el-Mandeb, le second goulet d’étranglement pétrolier de la planète après le détroit d’Ormuz — déjà quasi fermé par la guerre américano-israélienne contre l’Iran. Les conséquences ont été immédiates : le Brent a bondi, les compagnies de transport recalculent leurs primes de guerre, et les analystes évoquent déjà un possible détournement massif et onéreux du trafic par le cap de Bonne-Espérance.
L’erreur stratégique saoudienne : bombarder son propre flanc
Si l’Arabie saoudite affronte aujourd’hui cette offensive houthie dans un isolement régional inédit, c’est en grande partie parce qu’elle a elle-même ouvert un second front contre son allié le plus proche dans la coalition anti-Houthiste : les Émirats arabes unis.
Fin décembre 2025, le Conseil de transition du Sud (STC), la coalition séparatiste soutenue par Abou Dhabi, lance une offensive victorieuse fulgurante dans les provinces du Hadramaout et du Mahra. Riyad, qui soutient le gouvernement en place, réagit par la force : frappes aériennes contre les positions du STC, y compris une attaque sur le port de Moukalla explicitement présentée comme visant des cargaisons d’armes émiraties, et surtout — c’est le point de rupture — le bombardement de deux navires émiratis. Le gouvernement yéménite, sous influence saoudienne, dénonce quant à lui l’accord de défense conjoint avec les Émirats et ordonne le retrait de leurs troupes du territoire sous 24 heures.
Abou Dhabi joue la carte de l’apaisement et retire ses troupes — mais le mal est fait. Le chef du STC, accusé de trahison, s’enfuit vers les Émirats via le Somaliland ; le mouvement se saborde officiellement début janvier. Riyad semble avoir gagné : la sécession du Sud est enrayée, l’autorité du gouvernement de Aden restaurée. Mais cette victoire a un coût : l’Arabie saoudite vient de démontrer à son partenaire de toujours, les Émirats arabes unis, qu’elle est prête à le frapper militairement dès que leurs intérêts divergent sur le théâtre yéménite.
Or c’est précisément cette solidarité tacite entre Riyad et Abou Dhabi — l’une fournissant la couverture diplomatique et financière, l’autre les forces au sol dans le Sud — qui avait permis, depuis 2015, de contenir les Houthistes sur deux fronts simultanés. En brisant cet attelage pour un différend de politique intérieure yéménite, l’Arabie saoudite s’est privée d’un allié qui aurait pu aujourd’hui rouvrir un front sud contre les Houthistes ou, à tout le moins, sécuriser ses arrières dans le Hadramaout et le Mahra. Elle doit donc affronter seule une offensive houthie appuyée par Téhéran, pendant que les Émirats, échaudés, observent de loin.
Des conséquences qui dépassent largement le Yémen
Cet isolement saoudien intervient au pire moment possible. L’Iran, engagé dans un conflit ouvert avec les États-Unis et Israël depuis février, a intérêt à voir ses alliés houthistes avancer vers le détroit stratégique de Bab el-Mandeb, car chaque kilomètre de côte yéménite conquis renforce son levier de négociation face à Washington. De leur côté, les Houthistes ont déjà fait savoir qu’ils entendaient répliquer à la moindre frappe saoudienne — 54 raids revendiqués en douze heures d’affrontements début septembre —, tandis que le Pakistan évoque désormais publiquement la possibilité d’activer le pacte de défense de La Mecque, signe que la crise déborde le cadre strictement yéménite.
Sur le plan économique, les grands armateurs mondiaux, échaudés par trois années d’attaques en mer Rouge, recalculent déjà leurs routes. Une fermeture de facto de Bab el-Mandeb, cumulée à la quasi-paralysie du détroit d’Ormuz, porterait à l’économie mondiale un nouveau coup, comparable aux chocs pétroliers des années 1970.
Une leçon à tirer
L’histoire retiendra peut-être que l’offensive houthie de l’été 2026 doit sa réussite à une faute stratégique saoudienne : avoir traité un différend tactique avec son partenaire émirati comme une priorité supérieure à la cohésion du front anti-Houthiste. En cherchant à mater une sécession locale par les armes, Riyad a fissuré l’alliance qui, depuis une décennie, constituait son principal atout face à Téhéran et ses alliés. Elle en paie aujourd’hui le prix sur la côte de la mer Rouge — et le reste du monde, via les prix du baril et les surprimes d’assurance maritime, commence à en payer sa part.