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Poutine aux îles Kouriles, un voyage qui referme la parenthèse Abe

Poutine aux îles Kouriles, un voyage qui referme la parenthèse Abe

Guillaume de Sardes Guillaume de Sardes

Le 13 août 2026, M. Vladimir Poutine s’est rendu pour la première fois de sa présidence dans l’archipel des îles Kouriles, se posant sur Iturup (Etorofu en japonais), la plus grande des quatre îles méridionales revendiquées par Tokyo. C’est seulement la deuxième visite d’un dirigeant russe sur ce territoire contesté, après celle de M. Dmitri Medvedev en 2010 alors qu’il était président.

Le voyage de M. Poutine s’inscrivait dans une tournée plus large en Extrême-Orient russe : il avait auparavant supervisé, à bord du croiseur lance-missiles Varyag, la phase finale d’exercices navals de la flotte du Pacifique au large de Sakhaline, mobilisant plusieurs dizaines de navires de guerre et d’avions, ainsi que plus de 13 000 militaires. Sur Iturup, il a visité une usine de transformation de poisson, un hôpital et une école — ce choix d’ouvrir la visite par des sites civils plutôt que militaire visant sans doute à souligner la normalité de la présence russe. Il a également rencontré le gouverneur de la région de Sakhaline Valeri Limarenko, et rappeler que le statut actuel des îles Kouriles « est consacré dans les documents internationaux comme une réalité issue de l’issue de la Seconde Guerre mondiale ».

La réaction japonaise a été immédiate. La Première ministre Sanae Takaichi a qualifié la visite d’« absolument inacceptable », affirmant qu’elle « offense les sentiments du peuple japonais », et assurant de manière douteuse que les « Territoires du Nord sont une partie inhérente du territoire japonais, tant sur le plan historique qu’au regard du droit international ». Le ministre des Affaires étrangères Toshimitsu Motegi a convoqué l’ambassadeur russe à Tokyo pour lui signifier une protestation officielle. Le Kremlin a rejeté ces protestations : l’ambassade de Russie au Japon les a qualifiées de « sans fondement », rappelant que les déplacements du président « sont des décisions souveraines de la direction russe qui ne peuvent faire l’objet d’aucune discussion avec des États étrangers ».

Un vieux contentieux territorial

Les îles Kouriles – un archipel volcanique d’environ 1 300 km de long, qui s’étire en arc de cercle entre la péninsule russe du Kamtchatka, au nord, et l’île japonaise d’Hokkaido, au sud – ont été envahies par l’Union soviétique à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale, en août 1945, expulsant leurs habitants japonais. Le traité de paix de San Francisco de 1951, signé par le Japon, l’a contraint à renoncer à « tout droit, titre et revendication sur les îles Kouriles ». Néanmoins Tokyo estime que les quatre îles méridionales, qui sont dans les faits aujourd’hui russes, n’ont jamais fait partie des « Kouriles » à proprement parler, mais constituent les « Territoires du Nord » et qu’elles seraient donc en droit japonaises à part entière.

Ce désaccord de fond a empêché, jusqu’à aujourd’hui, la signature d’un traité de paix formel entre les deux pays depuis la fin de la guerre — même si une déclaration commune de 1956 a mis fin à l’état de guerre entre eux. Ce texte de 1956 prévoyait que l’URSS rétrocéderait Chikotan et les Habomai au Japon une fois un traité de paix conclu ; mais Moscou a suspendu ce processus dès 1960, après le renouvellement du traité de sécurité nippo-américain, jugé par les Soviétiques contraire à l’esprit de la déclaration commune. Le contentieux territorial reste, à ce jour, l’obstacle central à la normalisation complète des relations russo-japonaises.

Le moment Abe

Entre 2012 et 2020, le Premier ministre japonais Shinzo Abe a fait de ce dossier une priorité personnelle, rencontrant Vladimir Poutine à vingt-sept reprises sur l’ensemble de son mandat — une fréquence sans précédent entre dirigeants des deux pays. Cette relation a produit la séquence diplomatique la plus prometteuse depuis 1956, mais elle ne partait pas de rien sur le plan économique : dès 1994 et 1995, la Russie et un consortium associant des entreprises japonaises (Mitsui, Mitsubishi, puis le groupement SODECO) avaient signé les accords fondateurs des projets gaziers et pétroliers de Sakhaline-2 et Sakhaline-1 — bien avant l’arrivée d’Abe au pouvoir. C’est sur ce socle économique préexistant, déjà solidement installé, qu’Abe a cherché à construire un rapprochement politique plus ambitieux.

En mai 2016, lors d’un sommet à Sotchi, Abe présente ainsi à Poutine un plan de coopération économique en huit points — infrastructures, énergie, industrie, technologies médicales, échanges humains —, conçu comme un geste de confiance destiné à créer les conditions politiques d’un règlement territorial. En décembre de la même année, les deux dirigeants annoncent leur volonté de lancer des « activités économiques conjointes » sur les îles disputées elles-mêmes — pêche, tourisme, culture, secteur médical —, sans que cela ne préjuge de la question de souveraineté. En septembre 2018, lors du Forum économique oriental de Vladivostok, Poutine va plus loin en proposant la signature d’un traité de paix sans conditions préalables avant la fin de l’année — proposition surprise qui prend de court la partie japonaise elle-même.

Les deux pays explorent alors un scénario en deux étapes, fondé sur la déclaration de 1956 : le retour de Chikotan et des Habomaï en premier lieu, suivi d’une seconde phase portant sur les deux îles plus importantes, Iturup et Kunashir — Tokyo espérant, in fine, recouvrer les quatre îles. Mais lors du sommet de novembre 2018 à Singapour, Poutine rappelle que la déclaration de 1956 ne mentionne aucun engagement russe à restituer davantage que les deux îles de Chikotan et des Habomaï — et les choses en restent là. Malgré cet échec final, l’investissement personnel d’Abe restera sans équivalent : aucun dirigeant japonais avant ou après lui n’aura consacré une telle énergie diplomatique à ce dossier. Si Abe a quitté le pouvoir en 2020 sans traité signé, Poutine a pris soin de saluer, le jour de sa visite depuis le pont du Varyag, le souvenir de relations russo-japonaises « très constructives » du temps de l’ancien premier ministre — façon de souligner en creux l’ampleur de la dégradation actuelle.

Une dégradation qui s’inscrit dans une rivalité plus large

Les relations russo-japonaises se sont en effet nettement détériorées depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, Tokyo ayant rejoint les sanctions occidentales contre Moscou. Mais c’est l’arrivée au pouvoir de Sanae Takaichi qui a conduit à la dégradation la plus nette — un basculement que Sergueï Lavrov a résumé sans détour dans un entretien accordé à l’agence Vesti, le jour même du voyage : « Sindzo Abe était un homme politique parfaitement correct, qui comprenait que les intérêts nationaux [du Japon] ne pouvaient être assurés sans coopération avec la Russie. Ceux qui lui ont succédé estiment qu’il faut assurer ces intérêts avec les États-Unis, par la voie de la militarisation du Japon. » L’alignement de plus en plus fort du Japon de Takaichi avec les positions de Washington justifierait, selon Lavrov, que la Russie cesse de faire preuve de bonne volonté.

Cette dégradation bilatérale s’inscrit de fait dans une polarisation plus large, où deux camps se font désormais face : l’un formé par la Russie et la Chine, l’autre par le Japon et les États-Unis. Du côté russo-chinois, la coordination s’est faite explicite : le jour même de la visite de Poutine, les ambassadeurs russe et chinois en poste à Tokyo ont conjointement averti contre toute tentative de « révision des résultats de la Seconde Guerre mondiale » et mis en garde contre une remilitarisation de la zone Asie-Pacifique. Le nouveau Livre blanc de la défense japonais, publié quelques jours plus tôt, associe lui-même de plus en plus étroitement la Russie et la Corée du Nord à la Chine dans son évaluation des menaces, en raison de leur coopération militaire croissante. Du côté nippo-américain, c’est la déclaration de Mme Takaichi du 7 novembre 2025 qui a agi comme déclencheur : la Première ministre y affirmait qu’une action chinoise contre Taïwan — blocus naval, usage de la force, désinformation — pourrait « sans aucun doute constituer une situation menaçant la survie » du Japon, sans référence à une attaque contre des forces américaines elles-mêmes. Ce changement doctrinal, que même certains analystes américains, comme le chercheur Michael Swaine du Quincy Institute, jugent disproportionné au regard des intérêts de sécurité réels du Japon, a immédiatement provoqué la pire crise dans les relations sino-japonaises depuis plus d’une décennie.

Ce tableau de blocs opposés se heurte toutefois à une réalité économique qui vient nettement en brouiller les contours : le Japon reste, malgré tout, l’un des rares partenaires occidentaux à continuer d’importer massivement de l’énergie russe, via le projet gazier de Sakhaline-2, qui fournit encore près de 10 % de son GNL. Cette dépendance s’est même renforcée en 2026, la fermeture de facto du détroit d’Ormuz pendant la guerre avec l’Iran ayant fragilisé l’accès japonais au pétrole et au gaz du Golfe. Washington, qui a pourtant réclamé à plusieurs reprises que Tokyo cesse ses achats russes, a prolongé sa propre dérogation à ses sanctions pour permettre à ce flux de continuer — signe que le camp nippo-américain reste, sur ce point précis, plus ambigu qu’il n’y paraît. Les protestations de Tokyo sont bruyantes, mais pas beaucoup plus que cela, car le Japon ne peut renoncer à sa relation énergétique avec la Russie, une relation dont il dépend aujourd’hui plus que jamais. La polarisation stratégique qui recompose aujourd’hui les alliances en Asie-Pacifique n’efface pas les interdépendances économiques héritées d’une autre époque — celle, précisément, où Abe cherchait à en faire un levier de rapprochement plutôt qu’une source de contradiction.

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