Vladimir Brovkin est professeur émérite à l’Université de Harvard, spécialiste de l’histoire soviétique et la guerre civile russe. Ses travaux portent sur les dynamiques politiques et sociales des changements de régime, la violence d’État et les transitions post-impériales. Il les mobilisent aujourd’hui pour tenter de rendre compte des évolutions de l’ordre international et de la guerre qui oppose la Russie à l’Ukraine.
Guillaume de Sardes : Lors de notre précédent entretien, en mars dernier, vous disiez qu’une prise d’Odessa était « possible mais pas inéluctable », et que cela dépendrait de l’évolution du pouvoir à Kiev. Six mois après, M. Zelenski n’a toujours pas remis en jeu son mandat présidentiel et il durcit sa position en frappant des infrastructures énergétiques russes, ainsi que des pétroliers en Mer noire. En réponse, la Russie impose un blocus du port d’Odessa. Comment l’interprétez-vous ? Pourrait-il s’agir d’un indice que la Russie compte désormais annexer Odessa, ou bien s’agit-il uniquement d’une stratégie d’asphyxie économique ?
Vladimir Brovkin : Le bombardement par la Russie des infrastructures portuaires d’Odessa et de tous les ports de la mer Noire démontre qu’il s’agit clairement d’une stratégie : une stratégie d’asphyxie économique. L’Ukraine ne peut pas survivre sans Odessa et sans l’accès à la mer Noire. Je suis convaincu que la prise d’Odessa est presque certaine. La seule façon d’éviter que Poutine ne décide de prendre la ville serait qu’il y ait un accord avec les puissances occidentales. Il faudrait un traité qui garantit la sécurité de la Russie, la non-expansion de l’OTAN, le non-stationnement de troupes étrangères en Ukraine et toutes sortes d’autres dispositions. Étant donné l’attitude des dirigeants de l’Union européenne, cela est hautement improbable. Cela rend donc hautement probable la prise d’Odessa.
Pour comprendre, il faut tenir compte de l’aspect psychologique de la situation, et se rappeler une expérience historique. En 2014, juste après que les bandéristes ont organisé un coup d’État lors de ce qu’on appelle le Maïdan, beaucoup de gens à Odessa souhaitaient le rattachement de la ville à la Russie, tout comme en Crimée. Cela a débouché sur des troubles civils. Il y a eu toutes sortes de manifestations. L’un des épisodes les plus tristement célèbres est celui où les dirigeants des syndicats d’Odessa ont été enfermés par les bandéristes dans un bâtiment syndical et brûlés vifs, 72 personnes. Il n’y a eu aucune enquête, aucun procès. Rien. Ce meurtre ignoble a été couvert par les autorités actuelles. J’ai moi-même vu, lors d’une cérémonie commémorative quelques années plus tard, une vieille femme qui n’avait pas peur de porter une pancarte disant : « Nous ne pardonnerons jamais et nous n’oublierons jamais. » Donc oui, la prise d’Odessa me paraît à peu près certaine, étant donné la façon dont les choses se présentent. Les Russes admettent qu’il existe ce qu’ils appellent des cellules clandestines russes à Odessa, exactement comme en 1942-43 pendant l’occupation germano-roumaine.
Comment expliquez-vous que la Russie ait mis autant de temps à décider de ce blocus, alors qu’une partie importante du matériel de guerre fourni par l’Occident à l’Ukraine arrive par bateau ? Quelles conséquences va-t-il avoir sur le déroulement de la guerre ?
Cela a pris tant de temps parce que Poutine espérait un accord avec Trump. Pendant toute l’année 2025, il a espéré. D’une certaine manière, il y est en partie parvenu avec les accords dits d’Anchorage. Selon l’interprétation russe de ces accords, Trump avait accepté le point le plus important, à savoir pas d’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, et pas de troupes ou de bases étrangères en Ukraine. En échange de cela, Poutine était disposé à faire des compromis. Il était notamment prêt à limiter ses exigences territoriales à quatre provinces, plus la Crimée, plus la démilitarisation de l’Ukraine et la dénazification. Toute sa stratégie consistait à trouver un compromis et à parvenir à un accord avec les Américains. Donc, en théorie, si Trump était allé de l’avant avec la mise en œuvre des accords d’Anchorage, cela aurait signifié que l’Ukraine aurait pu conserver 80% de son territoire – notamment Odessa – et conserver une souveraineté limitée mais réelle. Désormais, tout cela est nul et non avenu. La question est : pourquoi ?
2026 a été pour Poutine l’année de la désillusion à l’égard de Trump. Du point de vue russe, les développements de l’année écoulée ont montré que les États-Unis n’étaient ni capables ni désireux de faire respecter les accords conclus à Anchorage. Par une série d’actions, Trump a même rendu tout accord impossible.
Le point de départ a été l’incident des Tomahawk, à l’automne 2025. Lorsque Zelensky en a fait la demande, le sénateur Graham a soutenu le transfert de missiles Tomahawk à l’Ukraine. Selon ce qui a été rapporté, Poutine aurait appelé Trump et lui a dit en termes clairs que cela était inacceptable et que les conséquences seraient imprévisibles. Cette mise en garde a tué l’idée dans l’œuf, mais l’incident a été un premier coup porté à la possibilité d’un règlement négocié.
Le deuxième coup a été une tentative d’assassinat, ou à tout le moins une attaque de drone contre la résidence de Poutine à Valdaï. Ce fut très, très important, car cela a persuadé les Russes que les Américains jouaient un double jeu, ou que Trump ne contrôlait pas son appareil de sécurité, et qu’il ne savait peut-être même pas que les Ukrainiens, la CIA, ou les deux, avaient tenté de frapper la résidence de Poutine.
Le troisième coup a été l’enlèvement de Maduro, le président d’un pays qui relève des intérêts stratégiques russes, où la Russie avait investi et avec lequel elle avait une coopération pétrolière. L’enlèvement de Maduro, dénué de fondements légaux, a été perçu en Russie pour ce qu’il était : la prise impériale pure et simple d’un pays et de ses ressources, un pays qui entretenait des liens économiques amicaux avec la Russie.
Et le quatrième et dernier coup a été la guerre contre l’Iran, qui est également un partenaire stratégique de la Russie. Ce qui a été particulièrement odieux est la manière dont cela a été fait : la décapitation de l’État, via l’assassinat de ses principaux dirigeants, dont l’Ayatollah Ali Khamenei, guide suprême de la République islamique depuis 1989, et le meurtre de 165 écolières âgées de 7 à 12 ans. Tout cela a créé une réaction très hostile en Russie.
Dans un tel contexte, toute négociation avec les Américains apparaît comme une pure perte de temps. Cela explique pourquoi, en juillet 2026, la Russie a enlevé les gants. Ce qui n’a pas pu être obtenu par des moyens pacifiques sera obtenu par une action militaire. Le Kremlin a entamé un assaut contre l’État ukrainien en tant que tel.
En mars, vous disiez également que la guerre en Iran avait « tout changé ». Pouvez-vous préciser comment ce conflit modifie-t-il actuellement le calcul russe sur l’Ukraine ? Considérez-vous qu’une fusion des théâtres ukrainien et iranien soit un scénario que le Kremlin doive redouter ? Un tel scénario vous paraît-il possible ?
Y aura-t-il une fusion des deux conflits ? C’est une question très importante, car oui, la guerre en Iran a bien changé le calcul et la conduite de la guerre russe en Ukraine, et les deux guerres sont, d’une certaine manière, liées. Il est toutefois important de souligner que la Russie ne veut pas d’un conflit direct avec les États-Unis. De ce point de vue, la tentative de Zelensky d’entraîner l’Iran – et donc les États-Unis – dans le conflit en bombardant des actifs iraniens en mer Caspienne était très, très provocatrice. Mais je ne crois pas que cela aboutira à la fusion des deux conflits en une seule grande guerre, pour une raison simple : la Russie ne le souhaite pas, l’Iran non plus, et les États-Unis ne peuvent pas se le permettre. Personne ne veut cette fusion, à part Zelensky.
L’Iran a son propre agenda, et il ne va certainement pas s’en laisser distraire en s’impliquant dans une guerre avec l’Ukraine. Quant aux Russes, leur priorité est de défaire l’Ukraine sur le théâtre des opérations. Poutine a même dit dans son récemment discours à la Douma que la Russie devrait agir avec plus d’audace, et frapper plus fort, afin d’atteindre tous les objectifs de l’opération militaire spéciale. Une nouvelle étape a commencé que j’ai appelée « les gants tombent » dans l’une de mes dernières vidéos. La Russie suit désormais l’exemple de l’Iran et, depuis la mi-juillet 2026, elle bombarde massivement les capacités industrielles et les installations militaires ukrainiennes. Des centaines de missiles et de drones sont lancés presque chaque jour.
Par parenthèse, cela pose une question simple : qui peut aujourd’hui rivaliser avec une telle puissance militaire ? La Russie produit 120 missiles balistiques par mois, selon les sources ukrainiennes ; les États-Unis en produisent une vingtaine… Les stocks américains de missiles Patriot – des intercepteurs – sont presque épuisés, leur production ne peut pas être rapidement augmentée et leur coût est démesuré. La Russie produit donc en un mois autant de missiles offensifs que les États-Unis en produisent en un an, tandis que ces derniers n’ont plus de missiles défensifs. Cela signifie que la Russie dispose pour l’instant d’une prépondérance, voire d’une domination écrasante, en termes de capacité de frappe.
Quant aux États-Unis, ils apparaissent aux yeux de monde comme un tigre de papier. Jamais ils n’auraient pensé qu’un jour viendrait où leur puissance militaire serait mise à l’épreuve par l’Iran. C’est un moment de bascule : les États-Unis ne peuvent pas vaincre l’Iran faute de capacités industrielles suffisantes. Ils se révèlent incapables de produire assez de missiles de frappe. La raison de cette limitation tient au coût de production américain du matériel de guerre. Il a été gonflé pendant des années, de façon disproportionnée par rapport à son coût réel, faute de concurrence, et parce que le Congrès s’est montré disposé à payer des prix exorbitants pour obtenir des entreprises d’armement ce qu’elles appelaient « le meilleur ». Or il s’avère aujourd’hui que ce « meilleur » était simplement le plus cher.
Les Russes, eux, produisent plus vite, moins cher, et mieux. Pas plus tard que la semaine dernière, un nouveau sous-marin de classe Yasen-M a été lancé. Il vient s’ajouter au quatre qui sont déjà en service. Il s’agit de sous-marins à propulsion nucléaire, invisible et silencieux, armés de missiles hypersoniques Zircon, qui à ce jour sont imparables.
En parité de pouvoir d’achat, le PIB russe est aujourd’hui comparable à celui de l’Allemagne ou du Japon, alors qu’il paraît nettement plus modeste en valeur nominale — un écart qui alimente deux lectures opposées de la puissance économique russe. Pensez-vous que les stratèges occidentaux se sont appuyés sur le PIB nominal — qui minore la Russie face à l’UE ou aux États-Unis — pour justifier leur pari sur un effondrement rapide de la Russie sous le poids des sanctions, alors qu’un raisonnement en PPA, plus pertinent pour évaluer la production industrielle et militaire réelle, aurait dû les alerter sur la résilience du pays ? Vous-même avez récemment attiré l’attention, dans d’une interview accordée à Lena Petrova, sur un autre aspect du problème, qui me semble particulièrement éclairant : la question de la dette et des excédents budgétaires. Pourriez-vous reprendre ici vos analyses ?
À première vue, le PIB européen est dix à quinze fois plus élevé que celui de la Russie. Mais c’est une comparaison très superficielle qui ne reflète pas cette réalité : les économies européennes sont lourdement endettées. L’endettement du Royaume-Uni, de la France, de l’Italie, dépasse ou avoisine 100 % de leur PIB. Même l’Allemagne est endettée à hauteur de 65% de son PIB. Tous ces pays poursuivent leur trajectoire de désindustrialisation. Leur économie repose essentiellement sur les services, alors qu’en Russie elle repose sur l’énergie, la production industrielle et militaire. En termes de parité de pouvoir d’achat, la Russie occupe la quatrième place mondiale, devant le Japon et l’Allemagne. En termes de puissance militaire, elle occupe la première place en Europe.
Cela a été confirmé hier par le discours de M. Zaloujny, ancien commandant en chef de l’Ukraine et rival de Zelensky. Il a déclaré qu’il faudrait douze ans à l’OTAN pour atteindre seulement la moitié de la capacité militaire de la Russie.
Considérer le PIB nominal de l’UE comprise comme un tout n’a d’ailleurs pas beaucoup de sens, car, si l’on examine pays par pays qui est disposé et capable de combattre la Russie, on constate ceci : le Royaume-Uni y serait disposé, mais il n’en est pas capable. Son armée est dans un état pitoyable. Le pays ressemble à un boxeur à la retraite qui se rêve encore champion. La France y serait disposée, mais elle n’est pas capable non plus, en raison de son déficit budgétaire, des dépenses urgentes de reconstructions qu’elle va devoir faire à cause des récents incendies (à 5 à 10 milliards d’euros, selon les méthodes de calcul), de son déclin industriel, et des élections présidentielles de l’année prochaine.
L’Allemagne en serait capable, mais elle n’y est pas disposée. Militairement, elle n’est pour l’instant pas dans la même catégorie que les autres grandes puissances, et elle en a conscience. La question pourrait se poser différemment dans quelques années si son réarmement est un succès. La Pologne en serait capable, mais elle n’y est pas disposée non plus. Malgré une expansion considérable de ses dépenses militaires (quasi 5% du PIB), elle ne prendrait pas le risque d’un conflit avec la Biélorussie, et encore moins avec la Russie, qui en plus d’avoir une issue très incertaine aurait lieu sur ses frontières.
Quant aux Finlandais, aux pays baltes, aux Suédois et aux Danois, ils y seraient plus que disposés, mais ils en sont franchement incapables ! J’ai un jour effectué une comparaison entre les moyens militaires combinés des pays baltes et nordiques et ceux de la Russie, en ne prenant en compte que les districts militaires du Nord-Ouest de Kaliningrad, Saint-Pétersbourg et Mourmansk. Même ainsi, le résultat était une prépondérance écrasante de la Russie.
Enfin, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Grèce, ainsi que les autres pays européens, ne sont ni disposés ni capables d’affronter militairement la Russie.
En résumé, l’UE n’a ni argent, ni troupes, ni armes, ni unité, ni but. Certains de ses dirigeants disent vouloir infliger « une défaite stratégique » à la Russie ? Mais pour accomplir quoi ? Pour que l’Ukraine récupère des territoires perdus peuplés de millions de russophones qui se battent aujourd’hui contre elle ? Qui signerait volontairement pour se lancer dans un tel projet ?
En adoptant récemment un 23ème paquet de sanctions, les décideurs européens ne semblent pas avoir révisé leur position vis-à-vis de l’utilité des sanctions pour contraindre la Russie à des négociations. Comment expliquez-vous ce qui ressemble de plus en plus à un déni de réalité ?
Le dernier train de sanctions de l’UE a montré qu’il n’y avait aucune unité. La Grèce a dit non, la Bulgarie a dit non, la Slovaquie et la Hongrie étaient réticentes. In fine on a dû forcer la main aux uns et aux autres pour le faire passer. L’UE se fait du mal à elle-même, autant qu’elle en fait à la Russie. Poussés par une haine aveugle, ses dirigeants s’obstinent dans une voie économiquement autodestructrice.
L’échec relatif des sanctions, l’endettement massif des Européens qui ne leur laisse aucune marge de manœuvre, l’absence de toute expérience militaire, l’absence de missiles hypersoniques, etc., tout cela signifie, en termes pratiques, que l’Europe n’est absolument pas prête à affronter la Russie. Mais lorsqu’aucune issue souhaitée n’est en vue, les gens ont tendance à nier la réalité. C’est une réaction psychologique courante. Pour un politicien, admettre l’échec est impossible. Alors ils s’entêtent, ce qui va rendre l’effondrement final de leur politique encore plus douloureux… Aujourd’hui, la Russie a toutes les cartes en main pour mettre fin à la guerre en Ukraine par une victoire totale.