Docteur en histoire de l’Université Columbia, Gilbert Doctorow a travaillé dans le monde des affaires internationales, particulièrement en URSS et en Russie. Aujourd’hui installé à Bruxelles, il se consacre à l’analyse géopolitique. Il a publié, en 2025, War Diaries. Volume 1: The Russia-Ukraine War, 2022-2023. Le volume 2 paraître bientôt.
Guillaume de Sardes : La guerre qui oppose la Russie à l’Ukraine (soutenue par l’OTAN) dure depuis presque quatre ans. En dépit de négociations menées par l’administration Trump depuis près d’un an, il n’existe toujours aucun mécanisme clair de résolution ni d’accord sur ce que serait un traité de paix acceptable par les deux belligérants, si bien qu’il semble hasardeux de prédire la fin prochaine du conflit. Quel est votre opinion à ce sujet ? Une issue diplomatique en 2026 vous paraît-elle possible ? À quelles conditions ?
Gilbert Doctorow : Les « négociations » menées par Donald Trump depuis son investiture n’en ont que le nom, si l’on en juge par ce qui se passe depuis quelques mois. Ses émissaires, Witkoff et Kushner, rencontrent d’abord une des parties au conflit et s’accordent sur une issue de paix acceptable pour cette partie. Puis ils font la même chose avec l’autre partie au conflit. Mais les deux issues approuvées sont inconciliables ! En réalité, toutes les parties gagnent du temps. Et c’est là que réside le grand danger pour nous tous en Belgique et, plus largement, en Europe. Plus la guerre se prolonge, plus les tyrans actuels appelés commissaires dans les institutions de l’UE et les tyrans appelés premiers ministres en Allemagne et au Royaume-Uni ou président en France, — tous dotés de taux de popularité historiquement bas — resteront au pouvoir. Or, tant qu’ils y resteront, ils pourront mettre en œuvre leurs plans de remilitarisation et de réindustrialisation, se préparant ainsi à une guerre paneuropéenne totale en 2030, voire plus tôt. Des centaines de milliards d’euros sont dépensés en ce moment même en préparation d’un conflit qui ne peut mener qu’à la destruction totale de l’Europe, voire du monde si le conflit devient nucléaire, ce qui est tout à fait possible.
La plupart de mes collègues, notamment des médias alternatifs, continuent de prédire la fin de la guerre par une victoire russe sur le champ de bataille et la reddition de l’armée ukrainienne dans les semaines ou les mois à venir. Pourtant, ils tiennent ce discours depuis les premiers mois de la guerre. N’étant pas expert militaire, j’ai suivi leur analyse jusqu’au jour où, il y a environ six mois, j’ai dit « basta », assez de contes de fées ! Depuis le début de la guerre, chaque fois qu’une victoire russe semblait imminente, les États-Unis et/ou les Européens ont escaladé le conflit, et son dénouement s’est éloigné comme l’horizon. Même aujourd’hui, alors que les Russes ont réellement amélioré leur position face aux Ukrainiens en termes de nombre d’hommes déployés et en ayant pris la majeure partie de la ligne défensive de villes lourdement fortifiées que les Ukrainiens avaient construites entre 2014 et 2022, l’idée que l’armée ukrainienne va s’effondrer, capituler, ou ne plus pouvoir continuer à se battre n’est pas convaincante. Ils perdront le Donbass, mais ils ont et continueront d’avoir des forces à l’ouest du Dniepr, où les Russes ne les suivront pas, car cette partie occidentale de l’Ukraine est véritablement ukrainophone et animée d’un fort sentiment national ; sa conquête et son occupation coûteraient donc bien plus en sang et en ressources que ce que les Russes sont prêts à payer. De plus, maintenant que l’Union européenne s’est formellement engagée à consacrer 95 milliards d’euros de son budget au soutien de l’effort de guerre ukrainien pour deux années supplémentaires, Zelensky n’a aucune raison d’accepter les conditions russes.
En conséquence, si les Russes ne modifient pas leur stratégie, la guerre se poursuivra indéfiniment, soit sous une forme active, soit comme un conflit gelé qui privera la Russie de ses véritables objectifs, à savoir un changement de régime éliminant les ultranationalistes du pouvoir à Kiev et la conclusion d’une paix qui s’attaque aux causes profondes de la guerre, y compris le refus de l’OTAN, en décembre 2021, d’accepter les demandes russes visant à redessiner l’architecture de sécurité européenne afin d’assurer la sécurité de toutes les parties, y compris la leur.
Alors, comment cette guerre peut-elle se terminer rapidement ? J’insiste sur le fait que les Russes peuvent mettre fin à la guerre en quelques jours, ou au plus en quelques semaines, s’ils utilisent leurs Oreshniks et d’autres technologies militaires de pointe pour porter une frappe de décapitation contre les centres civils et militaires de décision à Kiev, Lviv et ailleurs en Ukraine. La logique de cette approche a été très bien résumée par une phrase attribuée à Joseph Staline, lorsqu’on lui demanda pourquoi il avait ordonné l’exécution non seulement d’opposants réels mais aussi potentiels : « нет человека, нет проблемы » — « pas d’homme, pas de problème ».
Ce type de conclusion est dans l’intérêt non seulement des civils et des soldats russes et ukrainiens qui meurent chaque jour tant que la guerre continue. Il est aussi dans notre intérêt, ici en Belgique et plus largement en Europe.
Pensez-vous que les efforts de l’administration Trump pour trouver une voie vers la paix soient sincères ? Si on imagine facilement les avantages d’une « guerre sans fin » pour les États-Unis (vente massive à l’Europe d’armes et de GNL, déclin de l’économie allemande rivale, délocalisation d’entreprises européennes aux États-Unis), les avantages qu’ils pourraient en tirer apparaissent moins clairement.
Les avantages supposés pour les États-Unis d’une guerre sans fin en Ukraine ne sont que des avantages imaginaires. Le Financial Times rapporte que les dernières statistiques sur les exportations américaines de GNL vers l’Europe montrent que ces dernières n’atteignent qu’environ un tiers du niveau nécessaire pour honorer les énormes engagements d’importation pris par l’UE lorsqu’elle a négocié avec Washington, il y a seulement quelques mois, un régime tarifaire moins contraignant. Par ailleurs, l’idée d’achats massifs par l’Europe de systèmes d’armes américains dans le cadre du réarmement de l’UE est elle aussi discutable. L’irréfutable manque de fiabilité des États-Unis en tant que partenaire de défense, ainsi que la nécessité de trouver une utilisation pour les usines automobiles et autres qui sont désormais à l’arrêt en Allemagne et ailleurs en Europe en raison de la perte de marchés de consommation liée à la guerre dans un contexte inflationniste, signifient que l’Europe doit consacrer son budget militaire à l’acquisition d’équipements produits sur son propre sol, et non à des importations en provenance des États-Unis.
Par ailleurs, la poursuite de la guerre fait obstacle aux objectifs majeurs de politique étrangère de Trump, qui visent à normaliser les relations avec la Russie afin de l’éloigner de l’orbite chinoise. Le rapprochement de la Russie et de la Chine constitue une grave menace pour la sécurité des États-Unis, si ceux-ci devaient se retrouver en guerre simultanément avec deux superpuissances nucléaires alliées.
Comment évaluez-vous le rôle de la diplomatie européenne dans ce conflit ?
Dans la mesure où la diplomatie européenne est entre les mains de la vice-présidente de la Commission européenne chargée des affaires étrangères et de la sécurité, Kaja Kallas, ce rôle est entièrement destructeur et non constructif. Avant d’occuper ce poste, Kallas était Première ministre de l’Estonie, un pays de 1,3 million d’habitants qui, à l’instar des autres États baltes — la Lettonie et la Lituanie —, figurait parmi les États membres de l’UE les plus hostiles à la Russie. Avant même son arrivée à Bruxelles, elle avait déclaré publiquement que la Russie devait subir une défaite stratégique, qu’elle devait être « mise à genoux ». Au cours de la semaine écoulée, elle a affirmé publiquement qu’il fallait imposer un plafonnement aux forces armées russes, et non aux forces ukrainiennes. Avec ce type de discours, avec sa promotion insistante de la confiscation des avoirs de l’État russe déposés en Belgique, chez Euroclear, afin de financer d’importants prêts à l’Ukraine pour son effort de guerre, le maintien de Kallas à son poste ferme la porte à tout règlement de paix.
Mais rappelons que le problème ne se limite pas à une seule personne. Son prédécesseur, Josep Borrell, présentait un niveau intellectuel et éducatif tout aussi superficiel, même s’il provenait d’un État membre de l’UE — l’Espagne — de taille et d’importance bien supérieures à celles de l’Estonie. C’est Borrell qui a déclaré que le sort de la Russie et l’issue du conflit se décideraient sur le champ de bataille, et non par la diplomatie. C’est lui aussi qui a affirmé, de manière célèbre et arrogante, que l’Europe est un jardin entouré d’une jungle, entendant par là le reste du monde.
Si aucune issue diplomatique n’est trouvée au conflit, ce dernier sera résolu par les armes. Dans cette hypothèse, pensez-vous que la Russie se contentera des quatre oblasts (cinq en comptant la Crimée) qu’elle a déjà annexés, ou bien pensez-vous qu’elle pourrait aller plus loin, notamment en prenant Odessa et sa région ? Outre qu’Odessa est historiquement une ville russe – elle a été fondée en 1794 par décision de l’impératrice Catherine II – son rattachement à la Russie permettrait de mettre hors d’atteinte des drones maritimes ukrainiens la base navale stratégique de Sébastopol et d’assurer la sécurité des navires de commerce russes en Mer noire.
Comme vous le suggérez, si la guerre se prolonge jusqu’en 2026, il est presque certain que les Russes prendront Odessa. Les raisons historiques que vous évoquez seront bien sûr avancées par Moscou pour justifier cette prise, mais la réalité tient à l’importance d’Odessa sous plusieurs angles, notamment les suivants : en s’emparant d’Odessa, la Russie coupera effectivement l’Ukraine de la mer, ce qui signifie non seulement une réduction de sa capacité à frapper Sébastopol et la flotte de la mer Noire, mais aussi la disparition d’une des principales raisons de l’intérêt du Royaume-Unis et de la France pour l’Ukraine. Ces deux pays ont eu des projets visant à utiliser Odessa comme leur propre base navale en mer Noire, afin de contenir les opérations navales russes et de menacer Moscou. Un État ukrainien résiduel, enclavé, serait un pays économiquement très désavantagé, incapable de représenter une menace militaire pour la Russie. Il est également important de noter qu’en contrôlant Odessa, les Russes établiraient une jonction avec l’enclave russophone de Transnistrie, que les adversaires de la Russie en Europe projettent de transformer en prochain point de tension avec Moscou.
L’Ukraine est aujourd’hui un pays dépeuplé (sa population serait tombée à environ 22 millions, 2 millions ayant fui vers la Russie et 6 à 8 millions vers l’Europe et d’autres pays), ses infrastructures et son système énergétique sont très endommagés, son Gouvernement est délégitimé par des scandales de corruption, son armée, qui a subi des pertes considérables vraisemblablement sous-estimé par les médias occidentaux, fait face à des désertions en hausse constante. Dans cette situation dégradée, combien de temps pensez-vous que l’armée ukrainienne peut encore tenir face à l’armée russe ?
Les 95 milliards d’euros que Bruxelles s’apprête à mobiliser pour soutenir l’effort de guerre ukrainien permettent d’acheter énormément de matériel et de payer un grand nombre de mercenaires pour le faire fonctionner. De plus, pour les raisons que j’ai exposées plus haut, les Russes n’ont aucun intérêt à occuper les territoires ukrainiens situés à l’Ouest du Dniepr. Pour ces raisons, en principe, la guerre peut se prolonger longtemps, même avec les forces armées ukrainiennes affaiblies d’aujourd’hui. Il faut également tenir compte du fait que la guerre a évolué : d’un conflit essentiellement d’artillerie, où les Russes disposaient d’un avantage de 10 pour 1 en tubes d’artillerie et en munitions, elle est devenue une guerre de drones, qui fonctionne avec des effectifs humains bien plus réduits. Il n’est donc plus nécessaire de disposer d’armées de centaines de milliers de fantassins pour rester dans la course, mais seulement de quelques centaines de joueurs de jeux vidéo diplômés, aujourd’hui devenus des opérateurs de drones habiles.
L’issue la plus probable à ce conflit est celle d’une victoire russe. Vous qui avez une expérience étendue du monde des affaires, pensez-vous qu’une fois cette victoire acquise sur le terrain (ce qui vraisemblablement déjà le cas) et admisse par les Européens (ce dont on est encore loin, l’Union européenne défendant toujours l’idée d’une « paix par la force », c’est-à-dire une paix négociée d’égale à égale par les belligérants) les relations commerciales entre la Russie et l’Union européenne pourraient reprendre ? Si oui, à l’initiative de qui et à travers quel type de projets ?
Il est très probable que les relations commerciales entre la Russie et l’Europe reprennent, d’abord très lentement, puis de plus en plus vite. Le premier domaine à se reconstituer sera très certainement celui de l’énergie, avec la reprise des importations européennes de gaz russe acheminé par gazoduc.