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«McDonaldisation», ou comment fonctionne l’impérialisme culturel

Lorsque l’on parle d’impérialisme, on pense le plus souvent à la pression économique et politique. Pourtant, il existe un autre élément tout aussi important : la culture. C’est précisément la culture qui façonne les habitudes quotidiennes, les modes de pensée et la perception de ce qui est considéré comme normal. Elle devient ainsi l’outil de domination le plus durable et le moins visible. Les manifestations de l’influence culturelle sont les plus faciles à repérer dans la vie de tous les jours : les langues de communication internationale, les formats de séries que nous regardons, les plateformes sur lesquelles nous passons notre temps. Les flux culturels suivent, en règle générale, les flux de capitaux et d’influence géopolitique.

Comme l’écrivait Edward Said dans Culture et impérialisme, la culture finit par être agressivement liée à la nation et à l’État. Elle devient à la fois une source d’identité et un instrument de division entre « nous » et « eux ». En ce sens, la culture n’est jamais totalement innocente, puisqu’elle participe à la construction des hiérarchies et à la légitimation du pouvoir.

Il n’existe pas de définition unique de l’impérialisme culturel. Le culturaliste britannique Martin Barker le reliait avant tout à la domination économique et à l’importation de la culture comme forme de contrôle. Antonio Gramsci analysait ce phénomène à travers le prisme de l’hégémonie : la culture pénètre si profondément la société que les groupes dominés commencent à soutenir volontairement un système qui agit contre leurs propres intérêts. Le sociologue John Tomlinson soulignait, quant à lui, qu’il ne s’agit pas seulement de domination, mais d’un affaiblissement et d’une destruction de l’identité culturelle nationale. De manière simplifiée, l’impérialisme culturel peut être décrit comme une forme de contrôle implicite qui soutient la domination économique et politique à travers des valeurs, des symboles et des normes de comportement.

L’un des principaux instruments de ce processus est la langue. La diffusion de l’anglais dans le monde résulte d’abord de la domination britannique, puis américaine. La politique de la francophonie menée par la France visait également à ancrer son influence culturelle dans les colonies d’Afrique, d’Asie et des Caraïbes. Dans ces cas, la langue devient un vecteur de transmission de valeurs et de modes de pensée.

Les technologies contemporaines n’ont fait qu’amplifier ces dynamiques. Le chercheur en sciences des médias Thomas L. McPhail décrivait le colonialisme électronique comme une dépendance à l’égard des technologies occidentales, des logiciels et des réseaux de communication. Avec les équipements et les plateformes se diffusent aussi les standards culturels de leurs concepteurs, des formats de communication aux représentations de l’efficacité et du succès. Une attention particulière mérite également le concept de « mcDonaldisation », proposé par le sociologue américain George Ritzer. Il décrit un processus par lequel les principes du fast-food : efficacité, quantification, prévisibilité et contrôle, commencent à dominer différents domaines de la société. Il ne s’agit pas seulement de l’alimentation, mais aussi de l’industrie cinématographique, de l’enseignement en ligne, de la fast fashion et de l’art commercial. La culture devient standardisée et facilement reproductible, tandis que les spécificités locales s’effacent progressivement. Aujourd’hui, les États-Unis restent le principal exportateur mondial de films et de séries. Les productions hollywoodiennes façonnent les standards de beauté, de comportement et de relations sociales. Pour de nombreux cinéastes hors d’Occident, l’objectif suprême devient l’accès aux plateformes de streaming américaines ou la reconnaissance dans les festivals européens.

Cependant, la domination culturelle ne s’inscrit pas toujours dans le schéma classique « empire — colonie ». Après sa défaite lors de la Seconde Guerre mondiale et l’occupation américaine, le Japon a été confronté à un afflux massif de culture occidentale. Dans les années 1960, la jeunesse abandonnait de plus en plus le mode de vie traditionnel pour s’orienter vers la musique, le sport et la mode américains. Cette influence était la conséquence d’un basculement géopolitique.

Said soulignait que les représentations occidentales des « autres » finissent par s’enraciner dans la conscience de ces sociétés elles-mêmes. Les images stéréotypées diffusées par le cinéma et les médias commencent à être perçues comme des modèles à imiter. Il se crée alors un cercle fermé : les images impériales sont exportées, assimilées puis reproduites à l’intérieur d’une autre culture, renforçant la domination culturelle sans pression directe. À long terme, cela rend l’impérialisme culturel particulièrement dangereux. Il agit à travers les désirs, les goûts et la perception de la norme. C’est pourquoi, au XXIᵉ siècle, la lutte pour la souveraineté se déroule de plus en plus dans le domaine culturel.

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