Steve Jermy est un ancien officier de la Royal Navy et stratège naval, doté d’une vaste expérience opérationnelle, ayant notamment commandé un destroyer de défense aérienne et servi au sein de forces de l’OTAN. Il travaille aujourd’hui dans le secteur de l’énergie offshore et propose régulièrement des analyses sur la stratégie militaire, la sécurité maritime et les conflits géopolitiques.
Guillaume de Sardes : Les buts de guerre américains sont peu clairs. Pour justifier l’intervention, M. Trump a déclaré qu’il souhaitait empêcher l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire, ce qui est contradictoire avec son allocution du 21 juin 2025, après les premières frappes américaines contre des installations nucléaires iraniennes, dans laquelle il déclarait : « Iran’s key nuclear enrichment facilities have been completely and totally obliterated. » Il semble par ailleurs avoir espérer un rapide changement de régime. Selon vous, pourquoi M. Trump s’est-il lancé dans cette guerre ? Faute d’arguments convaincants, faut-il uniquement y voir l’influence d’Israël, qui a un intérêt stratégique à un affaiblissement durable de l’Iran, ou bien cette intervention s’inscrit-elle dans un plan « caché » plus vaste ?
Steven Jermy : Durant une guerre et même, idéalement, avant d’y entrer, il faut avoir une compréhension claire de ses objectifs. Or il me semble évident que les Américains n’avaient pas, et ne semblent toujours pas, avoir cette compréhension.
À propos de la « guerre des douze jours » que vous évoquez, mon impression est que les Américains ont cherché à détruire les installations nucléaires iraniennes — c’était du moins l’objectif affiché. Mais je pense qu’ils poursuivaient aussi un autre but : aider Israël à sortir d’une situation difficile, car les Israéliens subissaient alors des bombardements importants et cherchaient une issue.
Cette guerre de douze jours a relevé du théâtre d’ombres. L’attaque américaine avait quelque chose de symbolique. Les Iraniens y ont répondu de la même manière : par une attaque symbolique contre une base aérienne américaine. Et c’est ainsi que l’épisode s’est terminé.
Concernant la guerre actuelle, même si les objectifs mis en avant sont liés à la question nucléaire, il me semble que le véritable but — j’utiliserai un terme puis j’expliquerai pourquoi je préfère ne plus l’utiliser — était le changement de régime. C’est une expression que je préfère éviter, car elle est connotée négativement : parler de « régime » à propos du gouvernement iranien donne l’impression qu’il serait illégitime. Or environ 90 % du monde considère le gouvernement iranien comme légitime. Je préfère donc parler de renversement du gouvernement.
Je pense donc que les Américains, et probablement aussi les Israéliens, espéraient provoquer un renversement du gouvernement. C’était leur objectif principal. La Maison-Blanche n’a malheureusement pas compris la nature du gouvernement iranien. Elle n’a pas compris l’entrelacement très profond qui existe en Iran entre théologie et politique. Si ce fait avait été mieux compris, sans doute les Américains se seraient-ils montrés plus réfléchis et plus prudents.
Il y avait également des objectifs secondaires. Il est clair que les Israéliens, même s’ils étaient préoccupés par la question nucléaire, étaient aussi, après la guerre des douze jours, extrêmement inquiets des capacités balistiques iraniennes, les missiles sol-sol. La destruction de ces capacités de bombardement était certainement importante pour eux.
Une autre raison peut être avancée, plus subtile. Depuis de nombreuses années, il existe, à la fois aux États-Unis et en Israël, une volonté de ne pas être écartés du jeu. Pour certains Israéliens, cela s’inscrit dans le projet du « Grand Israël ». Pour les Américains, c’est plus difficile à décrire, mais cela semble remonter au moment où le Shah a été renversé et où l’Iran a été considéré comme faisant partie de « l’axe du mal ». Ce sentiment a été nourri par la prise d’assaut de l’ambassade des États-Unis à Téhéran, quand 52 diplomates ont été retenus en otage pendant 444 jours, pour exiger l’extradition du Shah d’Iran. Cela a été une humiliation.
Après deux semaines de guerre, il semble que la campagne militaire ne se déroule pas aussi bien que prévu… Malgré les frappes de décapitation et les bombardements massifs, l’Iran ne cède pas et – même si elles sont difficiles à évaluer – il conserve des capacités en matière de missiles et de drones. Parallèlement, les systèmes de défense israéliens et américains s’épuisent progressivement. Là encore, le niveau réel des stocks est inconnu, mais il y a des indices préoccupants. Par exemple, selon le Washington Post, le Pentagone déplacerait actuellement des éléments d’un système THAAD depuis la Corée du Sud vers le Moyen-Orient. D’un point de vue militaire, comment voyez-vous la situation évoluer ?
Je pense que les Américains sont en train d’évaluer la situation, ce qu’ils font souvent — je le sais pour avoir travaillé avec eux. Ils ont dû être surpris par l’efficacité du contre-bombardement iranien : l’utilisation de missiles contre les systèmes avancés dans les États arabes du Golfe, mais aussi contre Israël. D’ailleurs, je soupçonne qu’Israël souffre beaucoup plus que ce que l’on nous dit. Si tout allait bien en Israël, il n’y aurait aucune raison d’imposer un blackout médiatique…
J’ai été surpris par la manière très méthodique avec laquelle les Iraniens ont détruit les systèmes de défense aérienne américains, notamment les radars situés dans les monarchies du Golfe. C’est important, car la défense aérienne fonctionne selon le principe de la défense en couches. J’ai moi-même commandé un destroyer de défense aérienne et, au sein d’une force de l’OTAN, j’étais coordinateur de la guerre antiaérienne. Le principe est le suivant : plus on se rapproche de la menace — l’endroit d’où proviennent les missiles ou les avions — plus on dispose de systèmes avancés permettant de détecter les attaques tôt. Cela permet deux choses : d’une part prévenir ses forces, et d’autre part répartir les systèmes de défense aérienne de manière efficace. On peut par exemple confier deux avions venant de la droite à un destroyer, ceux venant de la gauche à un autre, et mobiliser des patrouilles aériennes de combat. Autrement dit, cela permet de gérer la bataille aérienne.
Mais, sans capteurs proches de la menace, cela devient extrêmement difficile. Il me semble donc que les Américains et les Israéliens sont désormais beaucoup plus exposés qu’ils ne le souhaiteraient. Ils ne sont pas complètement aveugles, car ils disposent d’avions AWACS — ces avions radar avec un grand dôme circulaire fixé sur le fuselage. Mais il est probable que ces avions ne détectent pas correctement certains missiles hypersoniques ou balistiques, car ces armes suivent des trajectoires très hautes et très abruptes : elles montent très haut puis redescendent rapidement. Quoi qu’il en soit, maintenant que certains radars ont été endommagés ou complètement détruits, l’image que les Américains obtiennent est dégradée.
En bref, les Américains et les Israéliens souffrent beaucoup plus qu’ils ne l’avaient anticipé du point de vue défensif. Du point de vue offensif, ils obtiennent beaucoup moins de résultats qu’ils ne l’espéraient, que ce soit pour déstabiliser le gouvernement iranien ou pour affaiblir les forces de bombardement iraniennes. Je soupçonne que la Maison-Blanche — même si je ne suis pas sûr que ce soit le cas du Pentagone — pensait qu’un peu comme au Venezuela, la disparition du dirigeant entraînerait l’effondrement du gouvernement iranien, ce qui relève d’une compréhension catastrophiquement erronée de la nature du système politique iranien. Quant aux forces de bombardement iraniennes, elles semblent s’être bien préparées à ce conflit en mettant en place un système de prise de décision très décentralisé.
L’état de la campagne doit donc, à mon avis, devenir une source d’inquiétude croissante pour les Américains en général, et pour Trump en particulier. J’imagine que certains responsables — comme Vance, Gabbard ou le président du comité des chefs d’état-major — disent maintenant : « Nous vous avions prévenu, Monsieur le Président. » Mais leurs avertissements ont été ignorés, et nous en sommes là.
La question ouverte — dont la réponse est probablement de deux à quatre semaines — est de savoir combien de temps les Israéliens peuvent continuer sur le plan logistique. Nous savons qu’ils consomment leurs systèmes de défense aérienne très rapidement, et que ces systèmes ne sont pas aussi efficaces qu’ils l’espéraient. Que se passera-t-il ensuite ? Comment Washington et Tel-Aviv réagiront-ils si la campagne tourne franchement en leur défaveur ? Les deux prochaines semaines seront à cet égard très révélatrices, et les quatre prochaines encore plus.
Ce qui me paraît assez clair, c’est que les Iraniens sont prêts pour une campagne prolongée — au moins six mois — alors que c’est probablement la dernière chose que souhaitent les Américains et les Israéliens. Dans ce contexte dégradé, cela ne me surprend pas que Trump ait appelé Vladimir Poutine, car celui-ci pourrait être l’un des rares acteurs capables de servir de médiateur dans ce conflit.
Le temps semble en effet jouer en la faveur des Iraniens car, pour apparaître comme victorieux aux yeux du monde, ils n’ont qu’à survivre, alors que la coalisation israélo-américaine, avec le temps qui passe et le coût de la guerre qui augmente, doit obtenir un résultat spectaculaire. M. Trump exige ainsi de l’Iran une « reddition sans condition » (message 6 mars 2026 sur Truth Social), qui pourrait conduire à un changement de régime et à l’installation d’une démocratie favorable aux intérêts occidentaux. Cette issue vous paraît-elle probable ? Si non, pensez-vous que M. Trump puisse reconnaître son échec et l’accepter, ou bien s’est-il lui-même placé dans une situation qui l’oblige à prolonger la guerre ?
Si l’on envisage la situation du point de vue iranien, pour gagner – je partage votre avis –, il leur suffit de survivre. Or il me semble qu’ils sont en bonne voie. Il me semble même qu’ils commencent maintenant à envisager non seulement la survie, mais même d’atteindre ce qui est pour eux un objectif stratégique : le départ des États-Unis du Golfe. Et il n’est pas impossible qu’ils y parviennent.
La campagne devrait évoluer de la manière suivante, c’est du moins ce qui me paraît le plus probable : nous allons assister à encore deux semaines d’escalade de la part des Américains, sans doute autour du détroit d’Ormuz. Il est cependant à craindre que cela ne mène à rien. Les Iraniens ne vont pas se soumettre et les Américains vont devoir l’accepter. Je peux alors imaginer trois scénarios :
Le premier est que les Américains trouvent un moyen de faire marche arrière. Ce serait extrêmement difficile, mais ils l’ont déjà fait en mer Rouge lorsqu’ils ont retiré deux porte-avions après avoir utilisé beaucoup d’armes contre les Houthis, en vain, et perdu quelques avions (certes, à cause de tirs amis). Ils ont finalement déclaré une victoire largement imaginaire et s’en sont allés. Cela pourrait se reproduire.
Le deuxième scénario, complètement opposé, est celui d’une escalade nucléaire. Une telle escalade transformerait cependant les États-Unis et Israël en États parias. Cela ne servirait évidemment pas l’intérêt national américain, mais les Israéliens pourraient tout de même faire ce choix, pour s’assurer que les États-Unis restent engagés dans le conflit. Militairement, je ne pense pas que le recours à l’arme nucléaire puisse entraîner la capitulation des Iraniens. La nature du gouvernement iranien, sa dimension théologique et la manière dont les Gardiens de la révolution et d’autres acteurs pensent font qu’ils sont prêts à continuer à se battre quoi qu’il arrive.
Il existe enfin un troisième scénario. À mesure qu’il devient de plus en plus clair dans la sphère politique américaine que la campagne se déroule mal et ne va pas dans la direction souhaitée, on pourrait voir croître les inquiétudes au point que le leadership de la Maison-Blanche pourrait être remis en cause. La possibilité d’une procédure de destitution pourrait alors se dessiner. Certes, la loi dite War Powers Act ne peut probablement plus être invoquée, car le Congrès semble avoir accepté l’intervention. Mais si un changement de direction politique finissait par apparaître nécessaire, je pourrais imaginer que soient publiés des dossiers Epstein très compromettants. Ces nouvelles pièces pourraient être utilisées pour lancer une procédure de destitution.
En résumé, je pense qu’il va être extrêmement difficile pour M. Trump, compte tenu de sa personnalité, d’accepter une défaite. Il risque donc de s’entêter. Or la poursuite de cette guerre pourrait s’avérer être non seulement la plus grande erreur de politique étrangère américaine de ce siècle, mais même la plus grande erreur de politique étrangère de toute l’histoire des États-Unis. Un conflit prolongé pourrait provoquer des dommages considérables — et potentiellement transformateurs pour l’économie mondiale — à cause de la fermeture du détroit d’Ormuz.
Les États-Unis ont lancé cette guerre sans tenir compte des intérêts de leurs alliés arabes, ni même sans être en mesure d’assurer leur sécurité. Aux Émirats arabes unis, par exemple, l’aéroport international de Dubaï et des centres de données d’Amazon ont été endommagés par des frappes de drones, au Qatar, la base aérienne d’Al-Udeid, qui héberge le quartier général du commandement central américain, a été touchée par un missile, etc. On compte déjà des dizaines de morts et de blessés. Quelles pourraient en être les conséquences géopolitiques en cas de victoire israélo-américaines, et en cas de défaite ?
Je dirais que les chances d’une victoire israélo-américaine sont d’environ 5 %, à moins que quelque chose ne m’échappe… Je suis un grand admirateur du général français André Beaufre. Il a écrit un livre sur la stratégie dans lequel il explique que, dans la guerre, le perdant mérite de perdre, car sa défaite est due à des erreurs de réflexion, soit avant la guerre, soit pendant la guerre. Or il y a bien eu, du côté des Américains, des erreurs de réflexion avant la guerre, nous le voyons aujourd’hui. Quelles seront donc les conséquences de la défaite ?
D’abord, je crains que la région ne soit marquée par une instabilité persistante. Ce dont peu de commentateurs parlent, c’est l’ampleur des tensions qui ont toujours existé dans le Golfe entre, d’un côté, le gouvernement chiite dirigé par des Perses en Iran, et de l’autre les monarchies sunnites des États du Golfe. Beaucoup de ces monarchies sunnites comptent en réalité d’importantes populations chiites. Il est intéressant, par exemple, de noter que lorsque le quartier général de la Cinquième flotte américaine à Bahreïn a été frappé au début de la campagne, certains chiites de Bahreïn ont applaudi. Cela montre à quel point la dynamique régionale est complexe. C’est une réalité lourde de menaces à laquelle il faudrait réfléchir très attentivement.
Ensuite, si le conflit se poursuit, comme c’est probable, une pression croissante va s’exercer sur les monarchies du Golfe pour revoir leur système d’alliance. Devant l’indifférence des États-Unis et d’Israël à leur demande de ne pas déclencher cette guerre, puis devant leur incapacité à la gagner, les monarchies vont réfléchir à l’utilité des bases américaines sur leur territoire. Elles pourraient finir par repenser leurs alliances.
Si l’on me demandait alors quels pays pourraient offrir de meilleures garanties de sécurité, l’ironie est que je répondrais la Chine et la Russie. À mon avis, ces deux pays sont, dans un contexte comme celui du Golfe, beaucoup plus pragmatiques sur le plan diplomatique et moins enclins aux interventions militaires agressives.
Je rappelle souvent que l’Occident n’est pas très bon dans ce domaine, car nous en sommes maintenant à la cinquième ou sixième intervention ratée de ce siècle : l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, la Syrie, l’Ukraine, et maintenant bien sûr l’Iran. À mes yeux, les quatre premières sont clairement des échecs. Les guerres en Ukraine et en Iran semblent, toutes deux, en prendre le chemin. Or, si vous êtes un pays arabe de la rive occidentale du Golfe, vous préférerez naturellement avoir comme alliés des puissances qui réussissent militairement, plutôt que des puissances qui échouent à chaque campagne qu’elles mènent. En tant qu’Européen et ami des États-Unis, cela m’attriste de le dire, mais c’est la réalité.
Ce conflit a rapidement pris une dimension énergétique, notamment avec la fermeture du détroit d’Ormuz où transite 20% du pétrole mondial, ainsi que 20% du GNL. Le terminal géant de liquéfaction de Ras Laffan, au Qatar, a été fermé à la suite de frappes de drones iraniens. Selon le ministre qatari de l’Énergie, même si le conflit s’arrêtait immédiatement, il faudrait des semaines, voire des mois, pour que les exportations reviennent à un cycle normal. En Arabie saoudite, c’est la raffinerie de Ras Tanura, également endommagée, qui a dû être mise à l’arrêt. Si la guerre se prolongeait et que les cuves de stockage arrivaient à saturation, le pétrole ne pouvant plus être exporté, Aramco n’aurait pas d’autre choix que de fermer les puits. Or, si fermer un puits de pétrole peut être fait rapidement, le redémarrer prend du temps et coûte cher. Alors même que la situation n’est pas encore au pire, le prix du baril de pétrole a déjà augmenté de 50% et le prix du GNL de 100%. Comment pensez-vous que ce contexte peut influencer la suite des événements ? Le monde peut-il se permettre une guerre longue ?
La réponse très courte à votre question est non. Nous ne pouvons pas nous permettre une guerre longue. Mais voyons pourquoi.
Je travaille aujourd’hui dans le secteur de l’énergie offshore et je suis ce qu’on pourrait appeler un passionné d’énergie. L’un des problèmes du pétrole et du gaz est que leurs marchés sont très efficaces, mais cette efficacité s’accompagne d’un manque de résilience. Autrement dit, il est possible que des dommages importants surviennent très rapidement.
Ces dommages s’ajouteraient à ceux qui ont déjà été provoqués, à mon avis de manière très imprudente, par les États-Unis et l’Europe lorsqu’ils ont imposé des sanctions sur les exportations de pétrole et de gaz russes. Il était parfaitement prévisible que ces sanctions affecteraient les marchés de l’énergie. L’ironie, en particulier pour les Européens, est qu’il s’agissait de ce que j’appelle des « sanctions boomerang », car elles étaient susceptibles de faire plus de dégâts en Europe qu’en Russie — et c’est effectivement ce qui s’est produit.
Si l’on compare les grandes régions du monde — la Chine, la Russie, l’Europe, les États-Unis et le reste du monde, y compris l’Inde — la plus vulnérable est l’Europe. Elle importe environ 12 millions de barils de pétrole par jour et un volume équivalent de gaz.
La Chine vient ensuite : elle importe à peu près autant, mais elle a accumulé au cours de la dernière décennie, et encore récemment, des réserves énergétiques très importantes. Les Chinois ont, je pense, une compréhension extrêmement fine du fonctionnement des marchés de l’énergie.
Viennent ensuite les États-Unis. On dit souvent qu’ils sont indépendants sur le plan énergétique, mais ce n’est pas exact. Ils sont exportateurs nets de produits raffinés — comme le diesel — mais importateurs nets de pétrole brut, à hauteur d’environ trois à six millions de barils par jour. De plus, une grande partie du pétrole et du gaz américains provient du pétrole de schiste. Or, les prix relativement bas du pétrole ces dernières années ont rendu certains gisements non rentables, ce qui a conduit à leur fermeture. Les relancer prendrait probablement environ 18 mois.
Le pays le plus sécurisé sur le plan énergétique est évidemment la Russie, qui est indépendante et exportatrice de pétrole et de gaz. L’Arabie saoudite est le premier exportateur mondial de pétrole, mais la Russie est le deuxième. Le Qatar est le premier exportateur mondial de gaz, mais la Russie est le deuxième. En combinant ces deux ressources, la Russie apparaît comme une véritable superpuissance énergétique. Ainsi, tandis que les Européens souffrent fortement des prix élevés de l’énergie, la Russie n’est pas affectée.
Le point essentiel pour l’économie mondiale est que l’utilisation de l’énergie est extrêmement corrélée à la production économique — avec une corrélation supérieure à 0,95. Il existe un décalage dans le temps, mais cela signifie que l’on peut prédire avec un haut degré de confiance qu’une récession est probable.
Je pense que ce sera une récession mondiale, mais avec des effets différents selon les régions. C’est en Europe qu’elle sera la plus profonde, mais les États-Unis ne seront pas très loin derrière. Elle touchera aussi le reste du monde, notamment des pays très dépendants de l’énergie importée comme le Japon et la Corée du Sud.
L’Agence internationale de l’énergie est en train de libérer du pétrole de ses réserves stratégiques — environ 20 millions de barils par jour. Le problème est que c’est insuffisant parce que ces réserves seront épuisées après 20 à 40 jours. Si cette situation de blocage du détroit dure six mois, c’est-à-dire que pendant six mois 20 % du pétrole et du gaz mondial se trouvent retirés du marché, alors nous devrions assister à une chute comparable de la croissance économique. -20%, ce ne serait pas une simple récession, ce serait une véritable dépression. En somme, si les Iraniens sont prêts à poursuivre le conflit — et je pense qu’ils le sont — les difficultés ne font que commencer.
Les problèmes que vous évoquez autour du détroit d’Ormuz suggèrent que cette guerre a une dimension maritime. Les Américains revendiquent la destruction d’une trentaine de navires, dont au moins deux frégates et un sous-marin. De son côté, la flotte iranienne semble impuissante. Le 13 mars, les forces américaines ont mené une série de frappes aériennes contre des cibles militaires sur l’île iranienne de Kharg (bunkers de missiles, dépôts de mines navales et un aéroport militaire). Ces frappes pourraient faire partie de la préparation d’une opération amphibie. En tant qu’ancien amiral, vous êtes spécialiste de ces questions. Pourriez-vous nous résumer et analyser les opérations en cours ? Croyez-vous à la possibilité d’un débarquement ? Croyez-vous à une réouverture par la force du détroit d’Ormuz ?
Commençons très rapidement par l’île de Kharg. Je ne suis pas certain de l’objectif américain concernant Kharg. Cela pourrait simplement faire partie d’une tentative d’escalade. Mais il faut se souvenir que l’île de Kharg se trouve tout au fond du Golfe, et que pour y parvenir il faut passer par le détroit. Toute opération amphibie contre Kharg nécessiterait donc d’abord de traverser ce détroit. Or je suis extrêmement sceptique face à cette idée, car une opération amphibie visant à franchir le détroit et à remonter jusqu’à Kharg serait suicidaire. Si quelqu’un me demandait de planifier une telle opération, c’est exactement le mot que j’utiliserais.
En ce qui concerne le détroit lui-même, c’est à mon sens encore plus important, car Kharg concerne le pétrole iranien, tandis que le détroit concerne le pétrole et le gaz du monde entier. Si l’on me demandait de concevoir une opération pour franchir le détroit avec les moyens navals américains actuellement présents dans le Golfe, je dirais que les chances de succès sont si faibles que l’opération ne serait pas tout à fait aussi suicidaire que d’aller jusqu’à Kharg, mais qu’elle s’en rapprocherait.
Il y a eu pendant la Première Guerre mondiale une opération comparable, menée par les Britanniques et les Français à Gallipoli. Ils avaient tenté de franchir les détroits des Dardanelles. Un navire britannique et un cuirassé français furent coulés, et deux navires britanniques furent gravement endommagés. Ils avaient été touchés par des mines et également attaqués depuis la terre.
Dans le Golfe, les menaces contre une force navale tentant de franchir le détroit seraient multiples : des mines ; des vedettes rapides opérant depuis des grottes sur la rive nord ; des drones ; des missiles balistiques ; des missiles hypersoniques ; de l’artillerie terrestre, car le détroit est très étroit et se trouve à portée de tir depuis la côte iranienne. Il semble très compliqué de faire face à toutes ces menaces. Pour maximiser malgré tout les faibles chances de succès, il faudrait d’abord sécuriser grâce à des forces terrestres la rive nord du détroit. Mais cela poserait un autre problème : il est peu probable qu’un pays arabe accepte que son territoire serve de base pour une attaque terrestre contre l’Iran. La seule autre alternative serait donc un débarquement amphibie sur la côte iranienne, juste à l’extérieur du détroit d’Ormuz. Une telle opération serait elle aussi extrêmement risquée, car il faudrait faire face dès l’approche à toutes les armes que je viens de mentionner.
Certains disent aujourd’hui — je crois que Douglas Macgregor l’a formulé ainsi — qu’il n’existe désormais que deux types de navires : les sous-marins et les cibles. Dans une certaine mesure, il a raison. Nous savons que les navires peuvent être vulnérables aux drones, mais ils peuvent aussi se défendre contre eux : les tromper, les abattre, et bénéficier d’alertes précoces grâce aux radars embarqués et aux avions américains. En revanche, nous ne savons pas encore vraiment s’ils peuvent faire face aux missiles balistiques ou hypersoniques, ni d’ailleurs si ceux-ci peuvent être assez précis pour toucher un navire en mouvement. Si ces missiles disposaient d’un guidage terminal suffisamment précis, alors les navires pourraient être frappés — ce qui changerait complètement le calcul.
Dans les faits, la force amphibie devrait accepter de découvrir en direct si cette menace est réelle… Et cela ne concerne pas seulement les porte-avions, mais tous les navires de surface. Dans une opération amphibie, il faut notamment des navires de type LHD (Landing Helicopter Dock), qui ressemblent à des porte-avions. Il faut bien sûr débarquer les troupes. Or, une fois à terre, ces forces seraient exposées aux mêmes menaces que n’importe quelle base américaine de l’autre côté du Golfe. Les pertes en hommes et en matériel pourraient donc être très élevées.
Supposons même que vous parveniez à contrôler la rive nord du détroit. Vous resteriez vulnérable aux missiles balistiques ou hypersoniques. Même s’ils ne sont pas parfaitement ciblés, ils pourraient être tirés en salves dans une zone très étroite, ce qui augmenterait fortement les chances de toucher un navire américain. Je suis convaincu que la marine américaine partage ce point de vue. Ce n’est pas une opération dans laquelle elle souhaiterait s’engager…
Il est donc assez ironique que le président Trump, après avoir lancé cette guerre seul avec Netanyahu, demande maintenant à ses alliés de l’aider à ouvrir le détroit. Je ne vois pas pourquoi les alliés le feraient : les chances de succès sont infimes, les risques d’échec très élevés, et cela ne pourrait avoir qu’un effet d’engrenage en intensifiant la guerre. Les Européens ont déjà refusé. Espérons qu’ils resteront fermes dans ce refus. C’est la bonne position, car ce n’est pas dans notre intérêt national de participer à une telle opération.
Enfin, tous les conflits étant aujourd’hui interconnectés, quelles vont être les conséquences de cette guerre sur celle qui oppose en Europe la Russie à l’Ukraine soutenue par l’OTAN ?
Je pense, même si je ne peux pas en être certain, que cela pourrait mettre fin à cette guerre plus rapidement. Pour des analystes militaires indépendants, comme moi, il est évident que la guerre est perdue. Pourtant, on entend encore certains commentateurs occidentaux très mal informés prétendre le contraire au prétexte que la Russie avance très lentement. Cela révèle une profonde incompréhension de deux choses : d’abord la nature de la guerre à l’ère des drones, et ensuite la nature des objectifs russes.
Les objectifs de la Russie n’étaient pas, au départ, de prendre des territoires. Ils étaient de démilitariser et de dénazifier l’Ukraine et de la placer dans une position de neutralité. Je ne comprends pas pourquoi les gens semblent oublier ces objectifs, car les Russes les répètent depuis quatre ans. Initialement, ils ont utilisé la force pour soutenir une initiative diplomatique visant à amener les Ukrainiens à la table des négociations. Cette tentative aurait pu réussir si Joe Biden et Boris Johnson n’avaient pas contribué à la faire échouer en incitant Zelensky à refuser un accord négocié à Istanbul en mars 2022. Si l’on compare ce qui était proposé à l’époque avec ce que les Russes proposent aujourd’hui, je parie que Zelensky accepterait immédiatement. Mais cet accord ne lui sera plus proposé.
Désormais, après quatre ans de guerre, les objectifs minimaux de la Russie sont les quatre oblasts orientaux déjà annexés. Mais je soupçonne que la Russie souhaite maintenant prendre toute la Novorossiya, ce qui inclut Odessa et sa région, car ce qui intéresse Vladimir Poutine — et il l’a toujours dit — est de garantir la sécurité de son pays. Je pense d’ailleurs que les Américains commencent à le comprendre. Ce qui m’amène à mon point principal : il devient de plus en plus clair que les chances d’un réengagement significatif des États-Unis dans cette guerre sont très faibles.
Il y a deux raisons à cela. La première est que les États-Unis sont désormais beaucoup plus préoccupés par la situation dans le Golfe et par la question du détroit d’Ormuz. Je pense aussi qu’ils comprennent que la guerre est perdue et qu’ils n’auront plus les moyens logistiques de la soutenir.
La seconde raison, peut-être encore plus importante, est que la Russie pourrait jouer un rôle de médiateur important dans la crise du Golfe. L’Iran est un allié de la Russie. Si la Russie et la Chine parlent à l’Iran, les chances d’une médiation réussie seraient bien plus élevées que si elle venait d’une puissance occidentale.
Il serait donc dans l’intérêt des États-Unis d’améliorer leurs relations avec la Russie afin de permettre une telle médiation. Et, pour la même raison, ce serait également dans l’intérêt de l’Europe.
Hélas, les Européens semblent vouloir persévérer dans l’échec. Cela ne donne pas une très bonne image. J’espère que, lorsque les décideurs reconnaîtront enfin que la guerre est perdue, le pragmatisme et la diplomatie redeviendront possibles. Il faut en finir avec cette guerre, car celle qui a lieu en Iran pourrait avoir des conséquences beaucoup plus graves pour l’économie mondiale, notamment pour les économies européennes, rendues extrêmement vulnérables par les « sanctions boomerang » imposées à la Russie. Avec ces sanctions qui portent sur le gaz et le pétrole russe, l’Europe s’est rendue très vulnérable aux chocs énergétiques — précisément au moment où elle pourrait faire face au plus grand choc énergétique de l’histoire moderne.