Dans l’espace public européen, un discours anxiogène domine de plus en plus ces dernières années, évoquant un possible recul des échanges avec les États-Unis et la Chine, la déglobalisation et la désagrégation des chaînes d’approvisionnement habituelles. Pourtant, si l’on se tourne vers les statistiques historiques de long terme, il apparaît clairement que cette manière de poser le problème est en grande partie erronée. L’Europe et son environnement proche se sont développés pendant près de deux siècles avant tout comme un espace économique largement autosuffisant.

La visualisation présentée des exportations de l’Europe occidentale par destinations entre 1827 et 2014, exprimées en part du PIB régional total, le confirme de manière très parlante. Il s’agit de l’Europe occidentale « classique », antérieure à l’élargissement vers l’Est. Le graphique montre clairement que la croissance du commerce ouest-européen, du XIXᵉ siècle jusqu’à nos jours, a été déterminée dans une large mesure par les échanges à l’intérieur même de la région. Même au sommet de la mondialisation, les marchés extérieurs ont joué un rôle secondaire par rapport à la coopération intra-européenne.
En 2014, les exportations totales de l’Europe occidentale représentaient environ 30,6 % de son PIB. Sur ce total, près de 18 % du PIB provenaient du commerce entre les pays d’Europe occidentale eux-mêmes, soit environ les deux tiers de l’ensemble des échanges commerciaux de la région. Les exportations vers l’Asie représentaient environ cinq pour cent du PIB, tandis que celles vers l’Amérique du Nord n’atteignaient que 2,7 %. Ainsi, même dans les conditions d’une économie mondiale extrêmement ouverte, l’Europe est restée avant tout une économie fondée sur l’échange interne. Il convient en outre de rappeler que les données du graphique s’arrêtent en 2014. Or, c’est précisément après cette date que le commerce au sein de l’UE s’est fortement développé grâce aux pays d’Europe orientale. En pratique, cela signifie que la part des échanges intra-européens est aujourd’hui encore plus élevée que ne le suggère la visualisation. Les craintes liées à une supposée « perte des marchés extérieurs » paraissent d’autant plus étranges que l’espace économique interne de l’Europe n’a cessé de se renforcer au cours de la dernière décennie.
Si l’on dépasse cette vision étroite de l’Europe occidentale pour considérer le continent dans son ensemble, les ordres de grandeur deviennent encore plus parlants. Le PIB de l’Union européenne en 2025 est estimé à environ 18 800 milliards de dollars. À ce chiffre, il est logique d’ajouter les grandes économies européennes hors UE, mais profondément intégrées à l’économie continentale : le Royaume-Uni, la Suisse et la Norvège. Leur PIB cumulé dépasse 5 000 milliards de dollars, ce qui porte l’économie de la « grande Europe » à environ 24 200 milliards de dollars, même sans tenir compte des petits États extérieurs à l’Union.
Mais ce n’est pas encore la limite. L’Europe dispose d’une vaste périphérie historiquement, culturellement et économiquement étroitement liée à elle. Le PIB cumulé de la Russie, de la Turquie, de l’Ukraine, de la Biélorussie et des pays du Caucase atteint environ 4 000 milliards de dollars. À cela s’ajoutent les pays du sud de la Méditerranée: Israël, l’Égypte, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc, pour un PIB total d’environ 1 500 milliards de dollars, sans compter le potentiel différé de reconstruction de la Syrie, du Liban et de la Libye. Au total, le PIB de l’ensemble du macro-région européenne approche les 30 000 milliards de dollars. C’est un niveau comparable à celui de l’économie américaine et environ une fois et demie supérieur à celui de la Chine en 2025.
Le facteur démographique est tout aussi important. La population de l’UE et des pays étroitement intégrés à celle-ci s’élève à environ 550 millions de personnes. En y ajoutant la population de la Russie, de l’Ukraine, de la Biélorussie et des pays du Caucase, on obtient environ 200 millions supplémentaires. La Turquie compte près de 90 millions d’habitants, et les pays d’Afrique du Nord méditerranéenne environ 200 millions. Au total, cela représente plus d’un milliard de personnes. Dans un contexte de déclin démographique rapide de la Chine, le macro-région européenne est, à moyen terme, en mesure non seulement de l’égaler en population, mais aussi de la dépasser.
À la lumière de ces chiffres, une conclusion rationnelle s’impose : c’est précisément le macro-région européenne qui dispose objectivement de l’un des potentiels d’avenir les plus solides. Dans le même temps, les États-Unis sont de plus en plus minés par des conflits internes, le trumpisme et la radicalisation du mouvement MAGA, tandis que la Chine s’enfonce dans un déclin démographique et reste gouvernée par une élite de plus en plus gérontocratique.
Certes, le macro-région européenne compte aussi ses propres forces de déstabilisation, mais il s’agit là d’un problème de volonté politique et de choix de gouvernance, non d’un manque de potentiel objectif. L’Europe doit approfondir et élargir son intégration interne, y compris avec les pays de sa périphérie, œuvrer à l’instauration d’une paix durable en Ukraine et développer de manière pragmatique ses relations extérieures de la montée en puissance du Kazakhstan jusqu’au Canada, qui se sent de moins en moins à l’aise dans le contexte de la turbulence politique américaine. Dans cette configuration, l’Europe est en mesure de redevenir un centre de puissance autonome dans le monde. Les paramètres économiques et démographiques objectifs jouent déjà aujourd’hui en faveur de ce scénario.