Ancien ambassadeur de Russie en Colombie, Ednan Agaev a occupé des postes de premiers plans au Ministère soviétique puis russe des Affaires étrangères, ainsi qu’aux Nations Unies. Installé à Paris, il est désormais consultant en Affaires internationales.
Guillaume de Sardes : Il y a maintenant presque un mois, le 28 février 2026, Israël et les États-Unis ont déclenché une guerre contre l’Iran. Manifestement, celle-ci ne se déroule pas aussi bien que prévu. Malgré les frappes de décapitation et les bombardements massifs, l’Iran ne cède pas et – même si elles sont difficiles à évaluer – il conserve des capacités en matière de missiles et de drones qui lui ont permis de fermer le détroit d’Ormuz où transite 20 % du pétrole mondial, soit environ 20 millions de barils/jour. Un choc pétrolier comparable à ceux de 1973 ou 2008 est-il à craindre ? Quels pays seraient les plus touchés ?
Ednan Agaev : Vous avez raison. Apparemment, la guerre ne se déroule pas du tout comme Trump l’avait prévu. Malgré ses déclarations que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et que le potentiel de riposte iranien a été déjà détruit plusieurs fois, les Iraniens continuent obstinément à frapper les cibles en Israël et dans les pays du Golfe. Avec la même obstination, l’Iran bloque le détroit d’Ormuz. Pourtant, en dépit de cette situation inattendue – du moins pour M. Trump –, on est encore loin du choc pétrolier de 1973 ou de la crise financière de 2008 qui a vu le baril de pétrole culminer à 147 dollars (soit plus de 200 dollars actuels). Il y a heureusement d’autres lieux de production dans le monde. Les États-Unis eux-mêmes sont le premier producteur mondial de pétrole. Il y a aussi des pays comme l’Algérie, le Nigeria, l’Angola, le Venezuela et enfin la Norvège, sans parler des producteurs moins importants comme le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan qui ne sont pas touchés par ce conflit. Autrement dit, le risque pour les États-Unis et l’Europe, c’est-à-dire pour le monde occidental, n’est pas si élevé. La situation est en revanche inquiétante pour l’Asie, notamment pour la Chine, le Pakistan et l’Inde qui étaient les principaux acheteurs du pétrole iranien. On voit bien tout le cynisme de M. Trump quand il invite les Chinois à déployer plus d’efforts et d’énergie pour débloquer le détroit d’Ormuz…
En représailles du bombardement du gisement gazier de South Pars par les Israéliens, les Iraniens ont frappé le site de Ras Laffan au Qatar, la plus grande plateforme de GNL au monde. À ces dégâts, qui vont nécessiter des mois de réparation, s’ajoute l’interruption du trafic de gaz naturel liquéfié via le détroit d’Ormuz — par lequel transite environ 25 % des flux mondiaux de GNL, dont une part majeure des exportations du Qatar (75 à 80 millions de tonnes/an, dont environ 20 à 25 % à destination de l’Europe). Pensez-vous que la sécurité énergétique de l’Union européenne soit menacée, alors même qu’elle a réduit la part du gaz russe dans ses importations de 40 % en 2021 à environ 10 % aujourd’hui ? Dans quelle mesure les capacités de substitution (GNL américain et gaz norvégien) seraient-elles suffisantes pour absorber un choc d’approvisionnement majeur ?
La situation pour le gaz est à peu près la même que pour le pétrole. Les plus touchés sont les acheteurs asiatiques. Les Américains et les Européens – les Occidentaux – s’en sortent mieux. L’Europe a su diversifier ses fournisseurs. C’est pourquoi je ne vois pas de vraie menace pour le secteur énergétique de l’Union européenne. L’économie s’est adaptée à la coupure du gaz russe, qui a constitué un vrai choc en 2022-2023. Par comparaison, le blocage du détroit d’Ormuz est moins grave. Preuve en est, les dirigeants de l’Union européenne ont récemment affirmé qu’ils n’avaient pas l’intention de reprendre les achats de gaz russe. Si la situation était vraiment désespérée, leur approche serait certainement différente… Les grands gagnants sont les États-Unis, car l’Europe va devoir importer encore plus de GNL américain. C’est une nouvelle réussite de l’expansionnisme énergétique des États-Unis.
Dans ce contexte périlleux pour l’économie européenne, le premier ministre de la Belgique, M. Bart De Wever, a déclaré du 14 mars 2026 dans une interview au quotidien belge L’Écho : « Nous devons normaliser les relations avec la Russie et retrouver l’accès à une énergie bon marché. » Cette position est loin de faire consensus. Pensez-vous que l’Union européenne, en cas de grave crise énergétique, pourrait malgré tout chercher à se reconnecter au gaz russe ? Pensez-vous que le Kremlin accepterait, sachant que le 4 mars, Vladimir Poutine a suggéré que, plutôt que de subir l’embargo européen (fin des achats de gaz fin 2027), la Russie pourrait rediriger dès maintenant ces volumes vers d’autres marchés plus rentables ?
La déclaration du Premier ministre belge, tout comme que les déclarations du Président français, relèvent du bon sens. L’Union européenne – et même toute l’Europe, y compris les pays non-membres de l’Union européenne comme le Royaume-Uni – ne doit pas rester coupée de la Russie, derrière un nouveau rideau de fer. Pourquoi Washington pourrait-il maintenir un dialogue assez intense avec Moscou, et pas les capitales européennes ? L’Europe partage la même géographie, la même histoire et la même culture que la Russie. Elle ne doit pas laisser les États-Unis être les seuls médiateurs entre la Russie et l’Ukraine. La guerre qui a lieu depuis quatre ans sur son territoire la concerne bien davantage. L’Europe doit absolument se montrer plus active dans la recherche d’une solution acceptable pour tous les participants. Elle doit renouer avec la diplomatie.
Mais il ne faut pas confondre la nécessité du dialogue avec la reprise des achats de gaz… Comme je vous l’ai déjà dit, la situation européenne n’est pas si difficile. Elle est pénible, mais pas critique. Aujourd’hui, je ne vois aucun signal sérieux de l’intérêt des Européens à se reconnecter au gaz russe. Quant à la déclaration du Président Poutine selon laquelle la Russie pourrait arrêter dès maintenant toutes les exportations de gaz vers l’Europe, c’est plutôt une prise en compte de la réalité qu’une menace. Le marché européen se ferme pour la Russie au fur et à mesure qu’il s’ouvre au GNL américain. Cette réalité a d’ailleurs été reconnue récemment par Sergey Lavrov. Dans une interview du 19 février à la chaîne Al Arabiya, il a noté avec amertume que les États-Unis tentaient d’évincer la Russie des marchés énergétiques mondiaux.
Pensez-vous que cette tension sur les approvisionnements énergétiques européens pourrait amener l’Union européenne à relancer des projets de gazoduc tels que Nabucco qui avait été abandonné vers 2013 ? Quels pourraient en être les tracés ? Quels acteurs industriels auraient la capacité de les porter ?
C’est une question intéressante. L’Europe aurait dû prendre depuis longtemps des mesures sérieuses pour diversifier ses importations de gaz. La situation actuelle avec le gaz russe relève d’un cas de force majeure totalement imprévu. C’est pourquoi l’Europe a dû agir dans l’urgence, ce qui n’est jamais la meilleure façon de faire. Mais peut-on avoir la garantie que, demain, la situation ne sera pas similaire avec les exportations de GNL américain ? L’attitude des États-Unis vis-à-vis de l’Europe n’est-elle pas déjà préoccupante ? Dans ce contexte, ce ne serait donc pas raisonnable de remplacer une dépendance au gaz russe par une dépendance au GNL américain.
Vous avez mentionné le projet Nabucco. À l’époque, ce projet n’a pas été poursuivi, justement en raison de l’enthousiasme des Européens, et en particulier de l’Allemagne, pour l’achat de gaz russe à un prix très avantageux. J’espère que les dirigeants européens en ont tiré la leçon. Il serait judicieux d’investir dans des projets de gazoducs comme Nabucco, afin de diversifier les sources d’approvisionnement et d’assurer la stabilité, ainsi que la sécurité énergétique de l’Europe.
Les possibilités sont nombreuses. On peut commencer par le gaz d’Azerbaïdjan, qui devait être transporté par le projet Nabucco. Il existe également d’importants gisements en Irak, des ressources en Afrique du Nord, ainsi qu’un projet récemment lancé au Mozambique. Et, qui sait, si Trump parvient un jour à transformer la situation en Iran, il pourrait aussi y avoir du gaz iranien.
Les États-Unis ont lancé – ou au moins accompagné – cette guerre sans tenir compte des intérêts de leurs alliés arabes, ni même être en mesure d’assurer leur sécurité. Aux Émirats arabes unis, par exemple, l’aéroport international de Dubaï et des centres de données d’Amazon ont été endommagés par des frappes de drones, au Qatar, le site de Ras Laffan, dont nous avons déjà parlé, a été durablement endommagé, au Bahreïn, une usine de dessalement a été touchée, etc. On compte déjà des dizaines de morts et de blessés. L’échec américain qui se profile pourrait-il conduire à une reconfiguration durable des alliances dans le Golfe ?
La réponse est assez simple. Peut-on vraiment citer un seul cas où les États-Unis ont tenu compte des intérêts de leurs alliés ? Je parle ici de la période qui suit la Seconde Guerre mondiale. La philosophie dominante des États-Unis est celle du « America first ». Aujourd’hui, avec les partisans du slogan MAGA, la « vertu de l’égoïsme » (the virtue of selfishness) est devenue une norme dans la pratique politique américaine.
Malgré cet égoïsme, les alliés de Washington ont-ils jamais tenté de créer des alliances alternatives ? Peut-être ne suis-je pas au courant de certains faits, ou en oublié-je, mais aucun exemple ne me vient à l’esprit. Les États-Unis sont convaincus que les pays arabes, comme l’Europe d’ailleurs, se sentent suffisamment à l’aise dans leur dépendance vis-à-vis d’eux pour ne jamais leur tourner le dos, même si alliances sont déséquilibrées.
Tout le monde sait bien que l’Oncle Sam n’est pas le « bon samaritain ». En réalité, personne ne s’attend à ce que Washington prenne en compte les préoccupations de ses alliés… C’est pourquoi je suis persuadé que les relations entre les États-Unis et les pays du Golfe resteront, pour l’essentiel, de même nature.