Ce 4 octobre 2026, près de 160 millions de Brésiliens sont appelés aux urnes. Face au président sortant Luiz Inácio Lula da Silva, 80 ans, le sénateur Flávio Bolsonaro porte les couleurs du Parti libéral et l’héritage politique de son père. Les sondages les donnent au coude-à-coude, et un second tour se profile pour le 25 octobre.
Les commentateurs parleront du bilan social de Lula, de l’usure du pouvoir, d’un pays coupé en deux depuis 2022. Mais l’enjeu véritable de ce scrutin se situe au-delà des frontières brésiliennes. Il tient en une question : où se placera le Brésil dans le monde qui se recompose ?
Car le Brésil n’est pas un pays comme les autres. Membre fondateur des BRICS, première économie de l’Amérique du Sud, géant agricole et minier, il est la clé de voûte de toute stratégie dans l’hémisphère. Si Lula l’emporte, le Brésil reste arrimé aux BRICS. Si Bolsonaro gagne, il s’en éloignera pour se rapprocher des États-Unis. Et Donald Trump aura alors achevé d’imposer sa mainmise sur l’ « hémisphère occidental ».
Lula, ou le Brésil arrimé aux BRICS
Lula est l’un des pères fondateurs des BRICS. C’est sous sa deuxième présidence que le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine ont tenu, en 2009 à Iekaterinbourg, le premier sommet de ce qui n’était encore que le BRIC. Depuis son retour au pouvoir en 2023, il a remis l’autonomie stratégique, la diplomatie universaliste et le Sud global au cœur de la politique étrangère brésilienne. Son programme de 2026 s’inscrit dans cette continuité.
Cette ligne a un coût, et Lula l’assume. En accueillant le sommet des BRICS à Rio en juillet 2025, il a comparé Donald Trump à un « empereur » dont personne ne veut. Washington a répondu par la menace de sanctions douanières contre le bloc et ses politiques jugées antiaméricaines, puis par des droits de douane punitifs sur les exportations brésiliennes. Lula n’a pas cédé.
Le Brésil de Lula, c’est aussi un partenariat assumé avec Pékin, premier client et premier partenaire commercial du pays. C’est une Banque des BRICS présidée par l’ancienne présidente Dilma Rousseff. C’est enfin le refus de s’aligner sur les priorités sécuritaires américaines dans la région, comme l’a montré son opposition à la désignation de groupes criminels brésiliens comme organisations terroristes par Washington.
Un Lula réélu, pour ce qui serait selon toute vraisemblance son dernier mandat, signifierait donc la continuité : un Brésil pilier des BRICS, porte-voix du Sud global, et dans une relation durablement conflictuelle avec l’administration Trump.
Bolsonaro, ou le Brésil tourné vers Washington
Flávio Bolsonaro, 45 ans, sénateur de Rio de Janeiro depuis 2019, se présente comme un Bolsonaro plus modéré. Sur la politique étrangère, pourtant, la direction est sans ambiguïté. Son programme désigne nommément les États-Unis, l’Argentine et Israël comme les partenaires « les plus importants et traditionnels » du Brésil.
Le candidat du Parti libéral veut un accord de libre-échange avec Washington, une coopération renforcée en matière de sécurité et un partenariat sur les terres rares, dont le Brésil possède parmi les plus grandes réserves du monde. Il a soutenu la décision de Trump de classer deux organisations criminelles brésiliennes comme terroristes. Il est même allé jusqu’à demander aux États-Unis de faire pression sur Brasília pour garantir des élections « libres et justes ».
Quant aux BRICS, il les juge trop orientés contre l’Occident et a déclaré qu’il réévaluerait la place du Brésil au sein du bloc. Son père, lui, les qualifiait en 2025 de « fraternité de dictatures et de criminels de guerre ». Le Brésil n’aurait pas besoin de claquer la porte pour changer la donne. Il lui suffirait de s’en éloigner : freiner la dédollarisation, bloquer de l’intérieur les positions hostiles à Washington, cesser de porter le projet multipolaire. Les BRICS perdraient alors leur ancrage en Amérique latine et une large part de leur crédibilité.
Trump et l’hémisphère occidental : la pièce manquante
Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a fait de l’hémisphère occidental sa priorité stratégique. Sa stratégie de sécurité nationale de décembre 2025 l’assume comme un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe. L’objectif affiché : qu’aucun compétiteur extérieur à l’hémisphère ne possède ni ne contrôle d’actifs stratégiques sur le continent américain. La Chine est évidemment visée en premier lieu.
La carte s’est redessinée en quelques mois. Au Venezuela, Nicolás Maduro a été capturé par les forces américaines en janvier 2026. En Argentine, Javier Milei reste l’allié le plus fidèle de Washington, soutenu financièrement par le Trésor américain. Le Chili de José Antonio Kast, la Bolivie de Rodrigo Paz, l’Équateur de Daniel Noboa ou le Honduras de Nasry Asfura ont glissé dans le même sens. Le Panama s’est retiré des Nouvelles routes de la soie…
Dans ce tableau, le Brésil fait figure d’exception. Il est le plus grand pays, la plus grande économie et le seul membre fondateur des BRICS de l’hémisphère. Tant que Lula gouverne à Brasília, l’emprise américaine sur le continent reste incomplète, et Pékin, Moscou ou New Delhi y conservent un partenaire de poids.
Une victoire de Flávio Bolsonaro changerait cela. Elle ferait basculer la dernière grande puissance réfractaire de la région et donnerait à Trump ce qu’aucun président américain n’avait obtenu depuis la fin de la guerre froide : un hémisphère occidental presque entièrement aligné sur Washington.
Un vote suivi à Washington comme à Pékin
Le scrutin brésilien sera donc regardé de près bien au-delà de l’Amérique latine. À Washington, on y voit l’occasion de parachever la reconquête de l’arrière-cour. À Pékin, à Moscou et à New Delhi, on y voit l’avenir des BRICS comme projet véritablement global, et non comme simple club eurasiatique. Les électeurs brésiliens voteront sur l’inflation, la sécurité, la corruption ou le nom de Bolsonaro. Mais ils trancheront aussi, peut-être sans le savoir, une question qui engage l’ordre mondial : le Brésil sera-t-il le dernier rempart de la multipolarité dans les Amériques, ou la pièce qui manquait à l’hémisphère de Donald Trump ?