Les récentes déclarations du président américain Donald Trump sur une possible prise de contrôle du Groenland ont provoqué un choc bien au-delà des cercles diplomatiques, ébranlant les marchés financiers, l’OTAN et les projets d’investissement dans l’Arctique. Si, en 2025, les prétentions de Trump sur le Groenland paraissaient excentriques et n’étaient pas prises au sérieux, l’opération menée au Venezuela a profondément modifié la perception du public, des médias et des responsables politiques à l’égard des déclarations tonitruantes venues de Washington. Le président américain s’est forgé la réputation d’un dirigeant qui ignore l’ordre établi et le droit international. Désormais, ce pourrait être au tour de l’Arctique.
Pourquoi donc un territoire autonome danois de 56000 habitants, recouvert à 80 % par la glace, suscite-t-il un tel engouement ? La réponse se trouve sous les glaces. On estime que le Groenland recèle des ressources naturelles évaluées à 5 000 milliards de dollars. Outre environ 13 % des réserves mondiales de pétrole et 30 % des réserves de gaz, l’île contiendrait quelque 36 millions de tonnes de terres rares (néodyme, praséodyme), des métaux indispensables à la fabrication des aimants utilisés dans les éoliennes et les véhicules électriques. Le Groenland disposerait également de lithium, de fluor, de tantale, de niobium, de phosphore, de molybdène, de titane…
Compte tenu de la dépendance stratégique vis-à-vis de la Chine, qui contrôle une grande partie de la production mondiale, la perspective d’une prise de contrôle américaine de cet « Eldorado » arctique pourrait bouleverser l’équilibre géoéconomique. Toutefois, la possibilité de développer une exploitation minière à grande échelle sur l’île demeure largement théorique : l’absence d’infrastructures, des coûts d’exploitation exorbitants et un climat extrême constituent de sérieux obstacles, tandis que l’économie locale reste fortement dépendante de la pêche et des subventions en provenance de Copenhague.
Réaction des marchés
Les marchés financiers ont réagi à cette escalade par une agressivité symptomatique. Les actions d’entreprises liées au Groenland, telles que Gronlandsbanken (+33 %) et la société minière Critical Metals (+108 %), se sont envolées, devenant des « méga-actions » et faisant l’objet d’une spéculation intense autour d’un éventuel rachat américain.
Dans le même temps, les contrats à terme sur le S&P 500 ont reculé de 0,9 % (environ 400 points sur le Dow Jones), tandis que le Nasdaq perdait 1 %. Les contrats à terme sur l’indice européen STOXX 600 ont baissé de 0,27 %, et l’indice lui-même de 1,2 %. Les marchés asiatiques ont également fléchi : le Nikkei a reculé de 0,5 %, tandis que Shanghai progressait de 0,2 %. Les obligations d’État américaines, le dollar et le bitcoin ont eux aussi nettement perdu de la valeur. L’indice VIX, surnommé par les traders « l’indice de la peur » et mesurant la volatilité attendue des marchés, a dépassé pour la première fois depuis novembre le seuil des 20 points, signalant une anxiété accrue.
L’ampleur de la baisse montre que les investisseurs ne peuvent plus ignorer les secousses des dernières semaines : la prise de contrôle du Venezuela, les attaques de Trump contre la banque centrale, et désormais les menaces sur le Groenland. Cette volatilité a gelé les décisions d’investissement dans l’ensemble de la région arctique, les entreprises hésitant à engager des volumes de capitaux considérables dans un contexte géopolitique aussi instable. Les acteurs du marché redoutent les pires scénarios, allant de l’éclatement de l’OTAN à une guerre commerciale de grande ampleur.
Le contexte européen
Au-delà de l’économie, l’architecture de sécurité occidentale a été sévèrement affectée. En menaçant un allié historique, membre fondateur de l’OTAN, et en laissant entendre que l’Alliance pourrait devenir une « monnaie d’échange », Donald Trump a provoqué une crise de confiance sans précédent. Pour Washington, le Groenland est un pion stratégique majeur, abritant la base de Pituffik, élément clé du système de défense antimissile. Pour les Européens, en revanche, l’idée qu’un allié puisse en annexer un autre relève d’un « Munich arctique » inacceptable, selon l’Institut Delors. L’OTAN, dont l’article 5 est censé répondre à une agression extérieure, se retrouve paralysée par une menace interne qui sape la crédibilité de l’Alliance.
Pour l’Europe, la situation autour du Groenland ajoute un nouveau niveau d’incertitude. Les questions de souveraineté, de sécurité et le rôle des États-Unis accentuent la pression sur une économie européenne déjà fragilisée. L’introduction récente de droits de douane réciproques entre les États-Unis et l’UE ne sera probablement pas le seul facteur d’escalade. L’Union européenne envisage également, pour la première fois, d’activer l’« instrument anti-coercition », qui prévoit des mesures visant à protéger l’UE et ses États membres contre toute forme de contrainte économique. Ces mesures pourraient inclure la restriction de l’accès des capitaux américains à certains secteurs industriels européens, l’introduction de nouvelles taxes pour les entreprises technologiques américaines, entre autres. Une mesure encore plus radicale pourrait consister à contraindre les entreprises européennes à réduire leurs investissements aux États-Unis.
Dimension militaro-stratégique
Cette montée des tensions s’inscrit dans le retour du « grand jeu », cette rivalité du XIXᵉ siècle entre empires pour le contrôle de l’Asie centrale, désormais transposée dans l’Arctique. La Russie, qui contrôle déjà près de la moitié de la région, y renforce sa présence militaire, avec le déploiement de 30 bases et la modernisation de sa flotte de sous-marins nucléaires. La Chine, qui se définit comme un « État quasi arctique », développe en coopération avec Moscou sa « Route de la soie polaire », afin de sécuriser de nouvelles voies maritimes et l’accès aux ressources. Face à cet axe sino-russe de plus en plus affirmé, les États-Unis, longtemps concentrés sur d’autres théâtres d’opérations, cherchent désormais à rattraper leur retard de manière agressive, quitte à aliéner leurs propres alliés.
Ainsi, la situation au Groenland déstabilise à la fois les marchés et les alliances, car elle cristallise l’affrontement brutal d’intérêts géoéconomiques colossaux, l’intensification de la rivalité stratégique et les doutes croissants sur l’ordre international. À notre sens, l’issue la plus probable serait une réinitialisation concertée permettant d’étendre l’influence américaine sans remettre formellement en cause la souveraineté. Mais le chemin pour y parvenir sera semé d’embûches et porteur de risques géopolitiques et financiers bien réels. Des erreurs sont possibles, et l’utilisation croissante des marchés financiers comme levier d’influence suggère que les prochaines étapes auront des répercussions bien au-delà de l’Arctique.