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L’Europe doit assurer elle-même sa sécurité, mais elle ne peut pas encore se passer des États-Unis

Donald Trump reformule une nouvelle fois sa position : la sécurité de l’Europe est avant tout l’affaire des Européens eux-mêmes. Selon lui, les États-Unis ont trop longtemps assumé l’essentiel du fardeau de la défense de leurs alliés, tandis que les pays européens bénéficiaient des garanties américaines sans en payer le véritable coût. Cette ligne a été l’un des thèmes centraux du Forum de Davos et a ravivé les tensions transatlantiques. Or la réalité est telle que, même avec une forte augmentation des dépenses militaires, l’Europe ne pourra pas, dans les années à venir, et probablement pendant des décennies, se passer des armes et de l’infrastructure militaire américaines, écrit The Economist.

Les dépenses augmentent, la dépendance demeure

Lors du sommet de l’OTAN de 2025, les pays de l’Alliance se sont engagés à porter leurs dépenses de défense à 5 % du PIB d’ici 2035. Déjà aujourd’hui, les budgets militaires européens, en valeur nominale, sont environ 50 % plus élevés qu’en 2022. Au cours des cinq prochaines années, ils pourraient atteindre 500 à 700 milliards d’euros par an, dont près d’un tiers serait consacré à l’achat de nouveaux armements.

Cependant, l’augmentation des dépenses ne se traduit pas automatiquement par l’émergence de capacités militaires autonomes. La défense européenne reste fortement dépendante des États-Unis dans des domaines clés : le renseignement et la surveillance, les systèmes de commandement et de contrôle, le transport stratégique, les frappes de précision à longue portée et l’infrastructure militaire numérique. Ce sont précisément ces éléments qui rendent une armée moderne efficace et c’est là que toute rupture avec Washington serait la plus douloureuse. Selon l’Institut international d’études stratégiques (IISS), le remplacement en Europe des armements non nucléaires américains coûterait entre 226 et 344 milliards de dollars. Même en disposant des moyens financiers nécessaires, il faudrait des années, voire des décennies dans certains secteurs, surtout si l’on s’appuie uniquement sur l’industrie de défense européenne.

L’Ukraine comme indicateur des limites européennes

La situation en Ukraine illustre clairement les limites de l’autonomie européenne. Officiellement, l’Europe reste le principal fournisseur d’aide militaire à Kyiv. En pratique, une grande partie de cette aide consiste en des achats d’armes américaines financés par les Européens dans le cadre de l’initiative de l’OTAN Prioritised Ukraine Requirements List (PURL). Depuis 2024, l’Europe a dépensé environ 5 milliards de dollars dans ce cadre et prévoit de consacrer près d’un milliard de dollars par mois au moins jusqu’à la fin de 2026. Il s’agit avant tout de systèmes de défense aérienne et antimissile, de missiles Patriot, de munitions pour les F-16 et d’autres équipements que l’Europe n’est pas en mesure de remplacer rapidement par sa propre production.

The Economist souligne qu’une suspension de ces livraisons pourrait avoir des conséquences catastrophiques pour l’Ukraine. Déjà aujourd’hui, le système de défense aérienne ukrainien est soumis à une forte pression, et la pénurie d’intercepteurs affecte directement la protection des infrastructures énergétiques et des villes.

Les leviers de pression potentiels de Washington

Même sans retrait formel de l’OTAN, les États-Unis disposent de plusieurs moyens de pression sur leurs alliés. L’un des plus sensibles concerne l’infrastructure des chasseurs F-35, qui deviennent la colonne vertébrale des forces aériennes de nombreux pays européens. Ces appareils dépendent de la logistique américaine, des mises à jour logicielles et du fichier de données de mission (Mission Data File, MDF), qui détermine leur efficacité opérationnelle.

Par ailleurs, les analystes s’attendent à une réduction de la présence militaire américaine en Europe, possiblement de l’ordre de 30 000 soldats. Un scénario plus radical impliquerait le retrait ou la limitation de l’accès aux systèmes américains de renseignement et de commandement-contrôle, ce qui affaiblirait considérablement les capacités opérationnelles de l’OTAN.

Pourquoi les États-Unis n’ont pas non plus intérêt à une rupture

Malgré la dureté de la rhétorique de Trump, les forces armées américaines sont profondément intégrées à l’infrastructure européenne : bases, états-majors, réseaux logistiques et centres de commandement jouent un rôle central dans les opérations globales des États-Unis. La perte de cet ancrage affaiblirait la position américaine non seulement en Europe, mais aussi dans d’autres régions du monde. De plus, une rupture brutale avec l’OTAN rencontrerait une forte opposition aux États-Unis, tant au sein du commandement militaire que d’une partie du Congrès. À cela s’ajoute un facteur économique : les achats européens d’armements représentent des milliards de dollars pour l’industrie de défense américaine.

L’autonomie, un projet long et coûteux

L’idée d’une autonomie stratégique européenne devient de plus en plus séduisante dans un contexte de volatilité de la politique américaine. Mais dans la pratique, il s’agit d’un projet de long terme, coûteux et au résultat incertain. Même dans les conditions les plus favorables, l’Europe ne pourra pas combler rapidement ses lacunes en matière de défense. Comme l’a souligné le chancelier allemand Friedrich Merz lors d’un sommet extraordinaire de l’UE, l’Europe devrait au moins tenter de préserver l’OTAN. Pour l’heure, l’alliance transatlantique demeure la seule structure capable d’assurer une sécurité collective crédible sur le continent.

La conclusion de The Economist est sans illusion : l’attrait émotionnel de l’indépendance ne saurait effacer la réalité. Les profondes lacunes en matière de défense ne peuvent être comblées ni rapidement, ni à moindre coût.

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